Par: Karen Lajon, envoyée spéciale à Téhéran - le JDD

FEMMES DU MONDE - Chaque semaine, Karen Lajon, grand reporter au JDD, revient sur le parcours exceptionnel ou peu ordinaire des femmes dans le monde. Cette semaine, elle a rencontré Masha Ahmadi et son coach Arsha Aghdasi, dans un appartement de Téhéran, en Iran. Première et unique cascadeuse iranienne, la jeune femme raconte comment elle a croisé la route de James bond.

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La rubrique porte sur les femmes mais je vais commencer par IL. Parce que IL occupe tout l ' espace. IL prend le téléphone, décide des interviews, répond souvent et longuement aux questions et IL, enfin, donne son feu vert. Que dit ELLE? ELLE se présente les cheveux défaits(nous ne sommes pas dans un endroit publique), de longs cheveux noirs typiquement iraniens, ELLE est très menue, toute en jambes, elle fut gymnaste, et ELLE est très patiente. ELLE dévore avec amusement son fiancé et tortionnaire de coach. N ' allez pas croire une seule seconde qu ' ELLE soit dupe mais elle encaisse avec toute la patience d ' une grande amoureuse. ELLE et LUI forment un duo pas banal au pays des mollahs et du tchador. Ce sont des cascadeurs, des doublures. ELLE est unique en son genre.

Masha Ahmadi a grandi dans une ville à une heure de Téhéran. Sa maman ne travaille pas et son papa est un businessman. Classe moyenne iranienne. Petite, elle est clairement sportive, elle ne joue pas à la poupée. Elle fera de la gymnastique de ses six ans à ses dix - huit ans. C ' est à cette période où tout s ' arrête et où la compétition internationale échappe aux Iraniennes, en raison du port de leur hidjab(voile). Jusqu ' alors elle rafle toutes les médailles possibles. Aujourd ' hui, Masha est inscrite en fac et prépare un master d ' éducation physique. Mais que faire pour satisfaire ce trop plein d ' énergie et ce corps longiligne qui ne demande qu ' à s ' exprimer! " J ' ai surfé sur Internet pour voir si je trouvais quelque chose qui me correspondait, j ' ai pris contact avec le club de cascades mais je n ' ai pas aimé la classe, puis j ' ai changé d ' avis ".

" Je ne la voulais pas "

Une évidence qui échappe totalement à Arsha qui la voit débarquer un jour dans son club. " Je l ' ai tout de suite refusée parce que je ne prenais pas les filles ". C ' était il y a moins de dix ans. " C ' était juste impensable parce que je n ' aurais pas eu le droit de la toucher, j ' avais peur qu ' elle fasse des difficultés parce que c ' est une femme, enfin bref c ' était juste pas possible ". Mais c ' était sans compter l ' obstination de la demoiselle, avec son petit côtéMillion Dollar Baby, une môme qui encaisse et reviens prendre des coups comme si rien ne s ' était passé. " J ' ai été plus dure avec elle qu ' avec tous les autres, je voulais vraiment la décourager ". Mais elle gagne, les autres pas. Masha intègre le petit club de cascades, géré d ' une main de fer par celui qui deviendra son fiancé. L ' entraînement est féroce, la patience du coach, qui revendique un truc du genre qui " aime bien, châtie bien ", est proche de zéro. La discipline relève de la vie militaire.

C ' est un drôle de défi que ce couple s ' est lancé. Parce que si Masha a franchi tous les interdits, l ' existence même de ce club relève du miracle. " Il y a beaucoup de restrictions, poursuit notamment du côté vestimentaire pour moi, et puis les femmes ne doublent pas les hommes normalement, il faut donc que je me déguise ". Chapeau, bonnet, ou tout autre déguisement afin de dissimuler une chevelure féminine, et moustache ou barbe pour ressembler à ce qu ' elle devrait en réalité: un homme. " En fait, on a pas mal d ' ennemis, ajoute son fiancé parce que certains croient qu ' on est en cheville avec le gouvernement ou d ' autres que l ' on paie d ' énormes pots de vin pour continuer à exister ".

" Je lui ai hurlé dessus: mais enfin tu es censée être morte "

Ashra branche l ' ordinateur sur l ' écran géant qui occupe un côté du salon. Il va nous montrer les faits d ' armes de sa protégée. En feu, en cascade, en hélico, en tombant, en se relevant, en Russie, en Turquie ou encore à Abou Dabi. Ashra explique. " Vous voyez, elle est en feu mais en réalité, sous son masque, elle rigole, il faut toujours que je lui rappelle d ' être sérieuse! Elle n ' a pas du tout peur, elle adore ce qu ' elle fait ". Il n ' empêche, une fois, Masha l ' a vraiment énervé. " On devait faire comme si elle était renversée par une voiture et laissée pour morte. Mais à chaque fois, que je la propulsais au sol avec le véhicule elle s ' effondrait mais je voyais bien qu ' elle se marrait comme une tordue. J ' ai dû lui hurler dessus: mais tu es censée être morte! ". En garde - t - elle un mauvais souvenir? Se plaint - elle des éruptions sonores de son coach / fiancé? Pas vraiment à observer le regard amusé qu ' elle porte sur lui. La demoiselle est d ' une placidité à toute épreuve. Elle a déjà compris ou croit comprendre qu ' avec le temps le bonhomme, elle en fera ce qu ' elle voudra.

Quand ils y pensent tous les deux, ils ne cessent de se dire qu ' ils ont vécu un rêve. Un rêve qui est passé par la Turquie. Une autre grande chance puisque le pays de Erdogan n ' exige pas de visa pour les ressortissants iraniens. " Sans cela, on n ' aurait jamais pu y aller ". Le couple fait comme tous les autres grands cascadeurs du monde: ils postulent et passent les épreuves. Sans trop y croire.

Leur victoire, ce sera soixante - quinze jours de tournage en Turquie. " Un rêve éveillé ". " Il a juste fallu expliquer quelques détails, comme le fait de devoir cacher mes cheveux, de ne pas me serrer la main, bref des petits trucs ". Il y a plus de cent cascadeurs en majorité Américains. Et de raconter avec des étoiles dans les yeux queDaniel Craigalias James Bond OO7 avait cinq gardes du corps et cinq doublures! Que la dernière scène, la fameuse ou James se ballade tranquille sur le toit d ' un train, le couple y a participé! " Masha est un modèle, martèle pas peu fier le coach. Elle est la première femme à exercer ce métier, elle montre l ' exemple. Que quand on veut, on peut ". La jeune femme en a tout à fait la certitude. Mais elle le fait à sa façon, avec la force tranquille d ' un Jedi. Sans dire un mot et en coulant un regard amoureux à son tortionnaire de coach.