En 2012, 4 % des Français de confession musulmane ont voté pour Marine Le Pen au premier tour des présidentielles, selon l'Ifop. Qu’en est-il en 2017 ? Doit-on s’attendre à un vote musulman frontiste ? Comment expliquer un tel choix ?

L’islam est compatible avec la République, déclarait Marine Le Pen en septembre dernier après un été consacré à la diabolisation du « burkini » par les différents partis politiques français. Peu importe « la couleur de peau, l'orientation sexuelle ou la religion, nous ne reconnaissons pour les citoyens qu'une seule communauté, la communauté nationale », ajoutait la présidente du Front national (FN) lors de sa rentrée politique à Brachay ce même-mois.

Ce discours ouvert à l’islam, qui tranche avec la réputation xénophobe du parti d’extrême-droite, séduit-il les musulmans de France, qui représenteraient environ 5 % du corps électoral ?

Oui, à en croire ses responsables, tel Wallerand de Saint-Just, le trésorier du FN, contacté par Middle East Eye : « L'électorat du Front national a toujours été très populaire ; il est surtout composé des Français qui souffrent, donc des Français qui habitent dans les quartiers les plus défavorisés. Des Français qui ne sont pas de confession musulmane et, maintenant, des Français qui sont de confession musulmane ».

En décembre 2015, Jordan Bardella, tête de liste du FN aux régionales en Seine-Saint-Denis, chargé de lancer un « Collectif des banlieues patriotes », affirmait lui aussi à Middle East Eye : « Un sondage indique que le FN est le parti le plus plébiscité dans les quartiers sensibles. Quand on demande à leurs habitants quel est le parti qui, selon eux, pourrait le plus répondre à leurs attentes, c’est le FN qui arrive en tête ».

Mais au-delà de ce type d’affirmations de la part des responsables du parti, peut-on réellement parler d’un vote musulman en faveur du FN ?

Antoine Jardin, politologue, est plus que dubitatif. Il rappelle d’abord qu’« il n'y a pas de données statistiques officielles sur cette question » - la loi Informatique et libertés de 1978 interdisant en France le recueil de données indiquant la confession des personnes –, avant de recadrer la réflexion : « on parle de vote musulman par abus de langage, alors qu’il s’agit du vote des descendants de l'immigration maghrébine et africaine ».

Le spécialiste note que le Front national progresse partout depuis les élections cantonales de 2011, date à laquelle Marine Le Pen en a pris la tête. Cette progression existe aussi dans les quartiers populaires. Toutefois, « le vote FN augmente beaucoup moins vite dans les quartiers de banlieues que dans le reste du pays de façon générale », explique-t-il à MEE.

Si on ne peut mesurer avec des chiffres précis ce « vote musulman frontiste », il reste la possibilité de rencontrer des militants FN de culture musulmane. Deux sortes de motivations propres aux Français musulmans semblent alors se dégager : la plaie encore mal cicatrisée de la guerre d’Algérie et le paradoxe d’une « intégration » par le vote frontiste.

La guerre d’Algérie aux origines d’un engagement frontiste

Pour l’historien Benjamin Stora, spécialiste des guerres de décolonisation, le Front national s’est construit autour de deux séquences fondamentales : Vichy et l’Algérie française. Si Jean-Marie Le Pen, fondateur du FN, a beaucoup puisé dans la première séquence, sa fille en a vite pris ses distances. Mais le second socle historique demeure.

Cet autre « passé qui ne passe pas » est justement ce qui a amené Mohamed Bellebou à devenir militant frontiste. Pour cet élu municipal FN, également secrétaire général de la Coordination des associations de rapatriés harkis, « le FN est le seul parti qui marque du respect pour l’engagement de nos pères. Le FN a pris des engagements vis-à-vis de la population des rapatriés harkis », affirme à MEE celui qui est aussi le responsable de la coopérative de la viande halal de Perpignan.

Même soubassement historique pour Amar Benmerzouk, 72 ans. S’il ne vient pas d’une famille harkie, son père, ancien combattant dans l’armée française durant la Seconde guerre mondiale, « pensait qu’il n’y avait pas d’avenir [en Algérie] avec les musulmans. On était bien avec les pieds-noirs, il y avait de la fraternité », raconte-t-il à MEE au siège parisien du FN. L’homme est disert, il sort de ses poches photographies, citations militaires de son père et anecdotes sur ses batailles rangées contre les « gauchos » quand il vendait National-Hebdo, l’hebdomadaire officieux du FN.

Ce qui frappe est le parallèle entre les parcours de Mohamed Bellebou et d’Amar Benmerzouk. Tous deux ont voté socialiste en 1981 puis ont été refroidis par le tournant de la rigueur en 1983. Tous deux accusent le PS de clientélisme communautariste dans les quartiers considérés par ce parti, selon eux, comme un « vaste réservoir de voix ». Tous deux passent un temps par la droite républicaine, le RPR, avant d’en claquer la porte. « Ils ne voulaient pas des musulmans », note Amar Benmerzouk. Tous deux ont voté FN d’abord timidement, en 1997 pour Mohamed Bellebou et en 1988 pour Amar Benmerzouk.

L’assimilation ou l’intégration par le vote FN

Amar Benmerzouk est Français depuis 1959. Cet ancien artisan dit avoir réussi parce qu'il s'est assimilé. Fier d'avoir marié sa fille à l’église et d’avoir donné à ses deux enfants des prénoms français, il considère que l’assimilation est la seule possibilité pour tout immigré. « Il nous faut aller vers les autres, les Arabes restent entre eux. Je me suis assimilé et j’ai réussi ma vie », confie-t-il à MEE

« Notre modèle à nous est celui de l'assimilation, se fondre dans le creuset national », clamait aussi la présidente du FN lors de son discours fleuve à Brachay. Exit la théorie de l'intégration et sa recherche d'un consensus entre les différentes cultures, perçue par le Front national comme un motif de « renforcement de la désintégration nationale et républicaine ». Retour à l’assimilation des années coloniales, définie par une circulaire de l’État datant de 1927 comme « l’absorption plus complète et parfaite des éléments étrangers dans la nation ».

Amar Benmerzouk adhère à ce principe du « rendre semblable », voire du rendre « invisible » une religion trop « visible ». « Tant que les musulmans mettront la religion en première position, ils ne réussiront pas. Les gens qui ont réussi ont oublié leur religion. Pourquoi les musulmans ne font-ils pas comme les autres immigrés, pourquoi ne se contentent-ils pas de pratiquer chez eux ? […] Je ne crois pas que l’islam puisse devenir une religion française ».

Sans aller jusqu’à se réapproprier l'approche assimilationniste du Front national, d’autres sympathisants musulmans du FN ont pu voir dans le vote frontiste une façon de s’intégrer à la société française.

Ainsi d’Omar Djellil, 46 ans, employé municipal tombé dans le bain frontiste en 2011 avant d’en ressortir récemment. Le discours de Marine Le Pen sur les minorités a été décisif pour cet ancien partisan du Parti socialiste : « Lors d’un défilé en 2011, elle appelle à la création d'un large front des patriotes, musulmans, chrétiens, juifs […].  J’ai été très séduit. J’ai pensé : enfin le Front national va prendre en considération que parmi la composante nationale, il y a des musulmans ».

« Mais je ne crois pas en l'assimilation forcée comme le préconise Marine Le Pen, tempère-t-il. Je crois qu'un homme peut devenir patriote sans renier son identité culturelle ou cultuelle. »

Une idée partagée par Camel Bechikh, fondateur de Fils de France, association qui se donne pour but de « rassembler tous les Français, quelle que soit leur confession, derrière l'amour de leur pays ». « Personne ne sait ce qu'on met derrière le thème de l'assimilation. Est-ce une assimilation culturelle, une assimilation religieuse ? A priori, elle ne peut pas toucher le culte car le discours même de la nation, de la République et du Front national est plutôt laïc ».

Conseiller auprès des partis politiques, Camel Bechikh, qui revendique sa neutralité, nuance cependant la position du FN : « Je n'ai jamais entendu dans la bouche du Front national l'idée que la prière, le Ramadan, le pèlerinage devaient tomber sous le coup d'une assimilation forcée. Ce qui est en revanche revendiqué dans les discours de la droite nationale, c'est qu'il y a des pratiques religieuses qui ne sont pas en adéquation avec la culture française ».

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