S’appeler Mohammed en Égypte n’est pas toujours la bénédiction qu’elle est censée être – avec un nom partagé par des millions d’hommes, difficile de se démarquer

 Il arrive un peu en retard au bar-terrasse, perché sur un immeuble du centre-ville ouvert sur un ciel parsemé d’antennes paraboliques. Andeel est bien connu du milieu artistique cairote. Mais comme la grande majorité des hommes en Égypte, Andeel est en réalité Mohamed.

« Ce prénom suscite de nombreuses blagues parmi mes amis », avoue-t-il. « Nous sommes tous des Mohammed, alors on appelle les gens Mohammed même quand ce n’est pas leur nom, du genre ‘‘hey Mohammed !’’ – au lieu de ‘‘hey mec !’’ Même à nos copines. C’est devenu une private joke », explique-t-il.

En Égypte, il n’est pas rare d’avoir dans son smartphone une trentaine de Mohamed et une vingtaine d’Ahmed. Mais pourquoi presque tous les Égyptiens portent-ils les mêmes prénoms ?

Selon Columbia Encyclopedia, Mohammed est le prénom le plus populaire au monde. Au Royaume-Uni par exemple, il figure en tête des 100 prénoms les plus donnés. Des statistiques établies par babycenter.co.uk ont montré qu’en 2014, Mohamed a gagné 27 places, par rapport à l’année précédente, se glissant en tête des prénoms pour garçons.

Mohammed est la transcription de l’arabe Muhammad, communément traduit par « plein de vertus » ou « digne d’éloges ». Très populaire parmi les musulmans, il est communément donné à l’aîné de la famille.

Les statistiques officielles sont difficiles à trouver sur le sujet, mais en recoupant certaines sources, Mohammed semble être le prénom le plus fréquemment donné aux nouveau-nés en Égypte, mais aussi en Libye, en Algérie et au Maroc, suivi de près par Ahmed et Mahmoud.

Aucune étude n’a été réalisée sur cette question en Égypte s’est vu refuser l’accès aux registres de naissances. Néanmoins, il est amusant de prendre en compte ce qui suit :

* Sur les vingt-neuf ministres hommes au sein du gouvernement égyptien, neuf s’appellent Mohammed, deux Ahmed.

* Dans l’équipe nationale de football, on compte quatre Ahmed et trois Mohammed, suivis de quelques Mahmoud et Abdallah, sur vingt-deux joueurs, dont onze remplaçants.

* Le film Clash, réalisé par Mohamed Diab, qui a ouvert la section « Un certain regard » du festival de Cannes en début d’année, compte aussi sept Mohammed et trois Ahmed parmi les dix-sept membres masculins de la distribution. L’équipe dirigeante comprend également trois Ahmed et deux Mohammed.

Et le phénomène a une telle ampleur qu’il provoque quotidiennement la confusion.

« C’est au lycée que, pour la première fois, je me suis rendu compte que je n’avais pas de prénom : je me suis retrouvé dans une salle de classe avec soixante autres Mohammed », se souvient Andeel. « Pas de prénom » : comme si son identité était niée par l’assimilation, la masse, les autres portant le même prénom.

Identité intime

Pour Mark Heerdink, professeur adjoint de psychologie sociale à l’Université d’Amsterdam, ce sentiment n’est pas surprenant. « [Votre nom] est un aspect de votre identité intime, tout comme vous avez un certain type de cheveux ou d’autres caractéristiques physiques », explique-t-il. « Les gens s’efforcent d’être semblables à certains égards, tout en souhaitant rester particuliers. Dès que les gens sentent qu’ils perdent leur caractère unique, ils ont l’impression d’être transparents, interchangeables ; se fondre dans la masse, c’est pouvoir se sentir mieux connecté à d’autres personnes, mais moins spécial. »

Andeel indique toutefois qu’être un enfant avec un prénom aussi commun lui a évité d’être exclu ou victime de discriminations. « Si vous n’êtes pas un Mohammed, Ahmed ou Mahmoud, vous êtes le mec bizarre ! Ne pas porter l’un de ces prénoms peut en fait vous causer des ennuis. Vous pouvez faire face à de la discrimination de la part des autres enfants. Mais bien sûr, votre nom peut aussi vous faire sentir différent, c’est frustrant quand même de se sentir trop normal. »

Les écoles sont, de fait, très représentatives de l’importance du phénomène. Mohammed, Ahmed et quelques autres sont tellement répandus en Égypte, que les enseignants se servent des noms de famille pour distinguer un enfant d’un autre. « Mais c’est aussi délicat parce que beaucoup de mecs ont en fait le même nom de famille. Dans ma classe, je me souviens qu’il y avait trois Mohammed Ibrahim », se rappelle Andeel.

Autre problème : il n’y a pas de nom de famille à proprement parler en Égypte. Le nom complet d’un homme comprend traditionnellement le prénom, suivi du prénom du père, puis de celui du grand-père. La perpétuation de prénoms communs ayant cours depuis de nombreuses générations, il n’est donc pas surprenant de rencontrer plusieurs Ahmed Mahmoud Mohamed. Alors, quand le père, le grand-père et le fils, s’appellent tous Mohammed, le patronyme devient ingérable, à l’image d’un célèbre joueur de football égyptien. Plus connu sous le nom de « Qeish Aboutrika », il porte en réalité les noms de son père, grand-père et arrière-grand-père, le floquant d’un très original : Mohammed Mohammed Mohammed.

Religion et hommages

Beaucoup de musulmans sont convaincus que nommer leur fils comme le Prophète est une manière de prouver leur allégeance à l’islam, mais aussi une forme de bénédiction pour l’enfant.

À cet égard, Ahmed, Mahmoud (venant tous deux de la même racine) et tous les noms commençant par « Abd », comme Abdallah, dont la racine signifie esclave de Dieu, sont incroyablement populaires. « Les gens appellent les enfants par le nom des gens auxquels ils sont le plus attachés : le Prophète et ses compagnons », indique Andeel. « Suivre le chemin du Prophète, c’est être sur la meilleure voie possible. »

Pourtant, certains conservateurs pensent à l’inverse qu’il est préférable de ne pas donner de tels prénoms aux enfants. Dans certains pays musulmans comme l’Arabie saoudite, beaucoup considèrent que donner à des humains des noms de Prophète, d’anges ou de saints est haram(interdit). Malgré tout, rendre hommage aux grandes figures de l’islam reste la pratique la plus courante dans la plupart des pays musulmans.

Pour la famille d’Andeel, la religion n’avait pourtant rien à voir là-dedans. « Quand mes parents m’ont eu, ils n’étaient pas du tout religieux et se considéraient comme relativement rebelles. L’influence du président Nasser était encore forte : on encourageait les gens à se débarrasser des racines islamiques et à acquérir des identités plus laïques ou ‘‘futuristes’’. Ils voulaient briser la boucle. Je tiens mon nom de mon grand-père. Il était communiste et est allé en prison sous Nasser ; mes parents ont pensé que me donner ce nom était en fait plus respectable que de me donner celui du Prophète », rit-il.

« Ça fait également partie de la tradition », explique Ahmed (31 ans), mieux connu sous le nom de Mido : « Généralement, les gens donnent aussi à leurs garçons le nom du dernier parent important qui est mort dans la famille avant la naissance. Comme ils s’appelaient déjà tous pareil, ça se perpétue encore et encore. »

Plusieurs noms

Autour de quelques bières, le jeune homme explique qu’il a en fait plusieurs noms. « À la maison, je suis Ahmed ; à l’école je suis devenu Turk, mon deuxième prénom, l’équivalent de mon nom de famille si vous voulez, et à l’extérieur, je suis Mido, un diminutif. Mais il y a tant d’Ahmed que nous avons tous Mido comme surnom. L’Égypte regorge donc maintenant de Mido et Mo, va falloir trouver autre chose ! », sourit-il.

D’ailleurs, Mido ne s’appelait même pas non plus Ahmed à sa naissance. « Lorsque je suis né, mon nom était Metaht. Une semaine après ma naissance, mon grand-père est mort. Alors, mes parents ont décidé de changer pour Ahmed, pour lui rendre hommage », explique-t-il.

Cette tendance sociale est si répandue dans le pays qu’une sorte de mythologie entourant les noms s’est développée. Une légende urbaine raconte que sept jarres remplies d’or seraient cachées sous un temple, quelque part en Égypte. Si vous creusez et trouvez les jarres, elles seront pleines de sable. Seuls les Mohammed trouveront l’or.

Pour les femmes, la tendance n’est pas aussi claire. Certains noms considérés comme sacrés (tels que Fatima ou Zainab) sont répandus, mais la culture égyptienne porte moins d’attention aux prénoms des filles. « Le sexisme dans notre culture est également très visible sur cet aspect », note Andeel. « Les gens considèrent encore qu’un garçon est plus important qu’une fille, c’est pour ça que le phénomène est plus fréquent chez les hommes. Nous savons aussi qu’une femme ne gardera pas indéfiniment son nom car dès qu’elle donne naissance à un garçon, elle devient ‘‘la mère de’’ – Oum quelque chose. »

Mohamed, Ahmed et d’autres noms sont pour cette raison encore plus répandus que sur le papier, puisque les femmes adoptent aussi les nom Oum Mohammed ou Oum Ahmed en devenant mères.

La solution du pseudonyme

Pour certains, prendre un pseudonyme est alors un moyen d’échapper à la banalité que leurs parents leur ont imposée. « C’est un aspect fort de l’identité intime, mais pas son noyau. C’est une attitude fixe, mais pas immuable. Si vous ne l’aimez pas, s’il ne vous convient pas, cela peut devenir un problème social », explique Mark Heerdink. « Ça peut poser quelques problèmes pour s’assumer en société et pousse parfois les gens à éviter les situations où ils doivent l’utiliser. C’est très courant dans la culture transgenre ou chez les migrants par exemple. Parfois, prendre un pseudonyme vous aide à vous intégrer et à mieux communiquer avec les autres. »

Pour Andeel, le pseudonyme s’est imposé à lui. « À l’école, les gens ont commencé à m’appeler ‘‘Qandeel’’, c’est mon deuxième prénom. Je ne l’aimais pas vraiment, ça veut dire ‘’méduse’’ en arabe. Je n’avais pas conscience que c’était un nom cool avant de devenir dessinateur. Je suis arrivé au Caire assez jeune et j’ai rapidement commencé à interagir avec des personnes importantes, qui vous mettent dans des cases. Je viens d’un endroit ennuyeux à la campagne et j’ai fait beaucoup d’efforts pour ne pas être identifié comme quelqu’un de là-bas, pour ne pas ressembler à un type de la campagne. J’avais peur que les gens me rejettent. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé d’utiliser Andeel – sans le Q — comme surnom. Je m’identifie davantage à ce nom qu’à Mohammed parce qu’il me fait me sentir moins invisible. »

Au fil de la discussion, des anecdotes liées à ce prénom trop banal lui reviennent. En 2008, Andeel a lancé une station de radio locale fictive, dans sa ville natale de Kafr-el-Sheikh avec un personnage imaginaire comme présentateur. « Il s’appelle Oustaz Mohammed » – Monsieur Mohammed, sourit Andeel. « C’est en fait une façon de vivre un peu la vie que j’aurais eu en tant que Mohammed : je voulais qu’il soit un mec aussi typique et banal que possible », explique-t-il.

Rompre les traditions

Ahmed, alias Mido, estime pourtant que les choses pourraient changer car certaines personnes commencent à se détacher de cette tendance et à choisir de nouveaux prénoms pour leurs enfants. « Il y a quelques jours, j’ai vu une de mes cousines. Elle est enceinte donc je lui ai demandé comment elle allait appeler le bébé. Elle a répondu : ‘’Si c’est un garçon, il s’appellera Mohammed, on ne peut pas se tromper, c’est un nom sacré’’. Comme si on n’avait pas assez de Mohammed », s’exclame-t-il. « En fait, elle a dit Mohammed ou Ryan ! », pouffe Ahmed. « Je ne peux pas dire que je suis très fan de Ryan, mais ça ne peut pas être pire que Mohammed ou Ahmed en 2016. Les gens choisissent par instinct, mais se rendent compte qu’il y a d’autres options : ils vont vérifier sur internet pour trouver des prénoms plus originaux. Les choses ont un peu changé récemment. »

Thomas, qui a deux fils – Mahmoud (12 ans) et Ahmed (9 ans) – reconnaît que s’il avait un garçon aujourd’hui, il lui choisirait un autre prénom. « À l’époque, ma femme et moi avions fait un choix sûr », explique-t-il à MEE. « Je n’appellerais pas mes enfants comme ça aujourd’hui si c’était à refaire. Je choisirais quelque chose de plus moderne, mais pas trop loin non plus de ma culture », poursuit-il. « C’est important de porter le nom des grandes figures de votre famille ou de l’islam – ça vous donne l’impression d’appartenir à quelque chose. »

Détail troublant, Thomas est pourtant l’un de ceux qui a choisi de gommer son véritable prénom au profit d’un surnom qui lui convenait mieux.

Né Ahmed, il a choisi de devenir Thomas il y a six ans. « Je me suis lié d’amitié avec cet Italien qui voyageait. Il écrivait beaucoup pendant ses voyages. Lors de son passage en Égypte, il a fini avec un tas d’Ahmed dans ses carnets de notes. Alors, il a décidé de me rebaptiser Thomas. » Ahmed apprécie et décide même de garder cette nouvelle identité au départ de son ami. « Thomas, c’est plus simple pour les gens et ça me donne ce petit truc en plus ! Certaines filles pensent même que je suis étranger », sourit-il.

A voir: Les députés indonésiens ont prié derrière le chef du parlement iranien