Après la victoire du Brexit au Royaume-Uni et l'élection surprise de Donald Trump à la tête des Etats-Unis, les spéculations vont bon train quant au rôle que pourrait jouer la candidate du Front National (FN), Marine Le Pen, lors de l'élection présidentielle des 23 avril et 7 mai prochains.

Bien que le vote d'adhésion en faveur de l'extrême droite française progresse, Marine Le Pen ne serait pas pour autant "en capacité de gouverner", a affirmé dans un entretien avec Xinhua Frédérique Berrod, professeur de droit européen à l'Institut d'Etudes Politiques (IEP) de Strasbourg.

Le Front national a toujours fait couler beaucoup d'encre dans l'Hexagone. Mais, dans un catastrophisme ambiant et un contexte de crise endémique marqué par la montée des populismes, où les récentes élections au Royaume-Uni et aux Etats-Unis ont déjoué les pronostics, le parti d'extrême droite est désormais l'objet de l'attention de nombreux observateurs français comme étrangers, qui se demandent si la grande surprise de 2017 pourrait venir de la présidente du FN Marine Le Pen.

De là à l'imaginer prendre les rênes de la République française à l'issue du scrutin présidentiel, il n'y a qu'un pas que certains n'hésitent pas à franchir allègrement. "Nous sommes dans un climat où règne beaucoup d'irrationnel", explique à Xinhua cette spécialiste du droit européen, qui enseigne également au collège d'Europe de Bruges (Belgique). Mais cela relève, selon elle, "de l'ordre du fantasme".

L'hypothèse que Marine Le Pen arrive au second tour de l'élection présidentielle, comme son père en 2002, est certes tout-à-fait plausible, "mais je ne pense pas que Marine Le Pen ait la réserve de voix pour accéder au second tour", poursuit la professeur, avant d'ajouter prudemment : "Mais peut-être que je me fais des illusions".

"En France, pour être élu président, il faut aller chercher des voix au centre", argumente-t-elle. Pour y parvenir, Marine Le Pen semble nettement moins bien placée que François Fillon, le candidat de droite investi par sa famille politique à l'issue de la primaire de la droite et du centre.

Le Front national conserve en effet une réputation sulfureuse malgré la stratégie de "dédiabolisation" entamée par Marine Le Pen depuis qu'elle a accédé à la présidence du parti en 2011, prenant ses distances avec la ligne politique de son père, dont les dérapages racistes et antisémites ont souvent défrayé la chronique.

Issu de la mouvance du mouvement nationaliste d'extrême droite "Ordre nouveau", fondé en 1972 et dirigé pendant près de quatre décennies par Jean-Marie Le Pen, le Front national de Marine Le Pen, qui a obtenu 17,9% des voix lors du dernier scrutin présidentiel de 2012, a enregistré plusieurs succès électoraux importants, en terminant notamment en première position aux élections européennes de 2014 et au premier tour des régionales de 2015.

Le vote Front national, longtemps qualifié de protestataire, est de plus en plus "un vote d'adhésion, de convictions", analyse Frédérique Berrod. "Une partie des gens sont séduits par les idées protectionnistes et nationalistes défendues par Marine Le Pen. Dans le programme du FN, majoritairement, sont proposées des idées et des solutions simplistes. C'est assez caractéristique de la période que nous traversons", poursuit-elle.

La composition de l'électorat du Front national reste difficile à établir avec précision, mais la nouveauté réside, depuis quelques années déjà, dans la libération de la parole politique et dans celle du vote. Les partisans du FN font savoir leur adhésion au FN dans les urnes mais aussi ouvertement dans la société, alors que le vote Front national a longtemps été stigmatisé par l'ensemble de la classe politique et une grande partie de la population française.

"Je ne comprends pas l'attitude des partis de gauche comme de droite : au lieu d'avoir une attitude très moralisante sur le FN, pourquoi ne vont-ils pas tester ses idées, la confronter à son programme?", déplore Frédérique Berrod. "Ce qui est le plus inquiétant en fait, c'est qu'on a beaucoup de mal à avoir un débat démocratique en ce moment. C'est comme si ceux qui ne pensent pas comme vous sont fondamentalement anti-démocratiques. Si on donne dans le catastrophisme et le débat caricatural, là, on peut avoir des surprises...", prévient-elle.

On observe par ailleurs une progression des idées d'extrême droite dans l'Université française, confirme la professeur à Xinhua: "C'est presqu'un phénomène de mode chez les jeunes que de se proclamer nationalistes ou patriotes. Ce n'est pas l'apanage des facultés de droit, traditionnellement marquées à droite; c'est très général dans l'Université".

"Marine Le Pen surfe sur la vague du patriotisme et du nationalisme mais sans reprendre le fond idéologique traditionnel de l'extrême droite. Cela ne fait pas l'unanimité au sein du parti mais elle a placé les bonnes personnes aux bons postes", poursuit l'universitaire. "Elle vend l'idée d'aimer son pays; pour elle, c'est aimer le national. On le retrouve dans ses affiches électorales qui laissent entendre que les migrants sont mieux traités que les Français".

"Entre son père, très libéral, et elle, il y a un gouffre, même sur la politique économique. Le protectionnisme de Marine Le Pen est essentiellement nationaliste. Pour elle, la bonne entreprise est l'entreprise française", ajoute Mme Berrod.

"L'enjeu majeur pour Marine Le Pen va consister à présenter des gens aux législatives qui ne dérapent pas trop, gardent cette ligne droite dure mais pas nécessairement extrême. C'est sans doute aussi pour cela qu'elle n'est pas ultra bavarde et qu'elle cultive une image BCBG (Bon Chic Bon Genre), très lisse et proche des gens", poursuit-elle.

Dans un paysage politique français en pleine recomposition, à l'heure où le parti socialiste, au plus bas dans les sondages, va débuter sa primaire, alors qu'Emmanuel Macron s'est lancé en solo dans la course présidentielle et que le leader du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon est dans les starting-blocks, et ce sans compter le "parti des abstentionnistes", bien malin celui qui pourra prédire comment va se dérouler cette élection présidentielle 2017.

Une chose sur laquelle bien peu de commentateurs attirent l'attention semble en revanche se dessiner. "En France, on focalise beaucoup trop sur la présidentielle. C'est oublier que dans la foulée de cette élection auront lieu les législatives en juin, et je ne suis pas sûre que le président élu, quel qu'il soit, dispose ensuite d'une majorité législative", conclut Frédérique Berrod.

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