Ainsi parle l'ADN : les Européens descendent des agriculteurs anatoliens et les Indiens, Pakistanais et Afghans, des agriculteurs iraniens. PAR FRÉDÉRIC LEWINO Publié le 14/07/2016 à 20:00 | Le Point.fr

Depuis la Georgie, où elle mène des fouilles en ce mois de juillet, l'archéozoologue Marjan Mashkour laisse libre cours à son enthousiasme en évoquant sa découverte étonnante sur le haut plateau iranien : « Grâce à des analyses ADN, nous savons maintenant qu'il a existé dans les monts Zagros, en Iran, un deuxième foyer de l'agriculture n'ayant aucun lien avec celui bien connu d'Anatolie. Plus intéressant encore, nous montrons que le foyer anatolien sera à l'origine des populations européennes, tandis que le foyer iranien donnera naissance aux populations d'Afghanistan, du Pakistan, de l'Inde, et peut-être même de Chine ! » Ces travaux sont si sensationnels que la revue Science a accepté de les publier sous la cosignature des membres d'une équipe internationale se répartissant entre le Muséum national d'histoire naturelle de Paris (MNHN), les universités de Mayence, le Collège de Londres et le Musée national d'Iran.

Tout commence quand Marjan Mashkour échantillonne des fossiles d'animaux conservés au Musée national d'Iran et provenant de la grotte de Wezmeh, utilisée comme tanière, voilà 9 000 ans, par des ours et des hyènes. Elle identifie des ossements de pieds humains appartenant à des victimes de la faune sauvage. Or, justement, à cette même époque, l'agriculture était en train d'apparaître dans la région. Depuis peu, les archéologues fouillent le site de Tepe Abdul Hosein, proche de la grotte, où les archéologues ont découvert des traces de blé et d'orge cultivés. Plusieurs squelettes des habitants ont été retrouvés sous les maisons. Ces fossiles humains donnent l'idée à Marjan Mashkour d'une comparaison ADN entre les ossements de la grotte, les habitants du village et les premiers paysans des sites anatoliens.

Pas encore de réponses définitives

Stupéfaction : les paléogénéticiens de l'université de Mayence constatent que les génomes des deux populations d'agriculteurs du néolithique, d'Anatolie et d'Iran, sont très différents. « Il n'y avait eu aucun contact entre eux depuis au moins 36 000 ans, donc bien avant qu'ils n'apprennent à cultiver », explique la chercheuse française. Un premier choc. Comment, en effet, expliquer la double naissance de l'agriculture quasi simultanément ? D'abord la culture du blé et de l'orge, puis la domestication de la chèvre, du porc, du bœuf. Pour l'instant, les archéologues n'ont pas encore de réponses définitives. Plusieurs facteurs ont dû jouer : une même modification de l'environnement déclenchée par un changement climatique, un progrès technologique avançant au même rythme, mais aussi une même maturation culturelle permettant à l'homme de s'extraire de la nature pour l'exploiter.

Par la suite, on aurait pu imaginer une fusion de ces deux foyers de l'agriculture relativement proches. Ce n'est pas ce que montre la comparaison des génomes de ces deux foyers de l'agriculture avec ceux des populations actuelles européennes et asiatiques. Au contraire, elle affirme clairement l'existence de deux migrations. Les paysans anatoliens ont pris la route de l'Europe, où ils ont chassé les populations autochtones, tandis que les paysans iraniens se sont répandus en Afghanistan, au Pakistan et en Inde. Allez savoir pourquoi...

Il existe dans le monde d'autres foyers de l'agriculture, mais plus récents. En Méso-Amérique (Mexique-Guatemala), avec les piments, les courges, le millet, puis le maïs. En Chine, avec le millet, le soja et le riz. Du riz cultivé serait apparu en Corée voilà 15 000 ans. Mais il faut également compter avec d'autres foyers au Sahel, en Amérique du Sud et même en Nouvelle-Guinée.