Mois d’entraide et de ferveur spirituelle, le Ramadan prend une toute autre allure dans les pays non-islamiques où s’impose un coriace, mais nostalgique, sentiment d’exil parmi les jeûneurs expatriés. Pourtant le tableau n’est pas à ce point sombre pour une communauté qui innove, s’adapte et perpétue souvent ses traditions, aussi particulières soient-elles.

Il est 20H30, à quelques encablures de la gare centrale de Genève, difficile de ne pas craquer aux douceurs traditionnelles étalées dans des commerces gérés par des Maghrébins en plein centre de la ville suisse cosmopolite. En peu de temps, le lieu a priori pas assez fréquenté parvient à rassembler de nombreuses familles et amis de circonstance autour de généreuses tables de l’Iftar.

"Après 18 heures d’abstinence dans un climat de travail particulièrement morose, rien de plus agréable qu’un repas en plein air dans une ambiance conviviale qui rappelle le bled", confie Jaâfar S., fonctionnaire international nouvellement nommé à Genève.

Ce jeune marocain dit avoir du mal à composer avec la réalité de la distance par rapport à la famille, compte tenu des horaires stricts du travail qui "ne laissent que peu de place à des rituels dignes des souvenirs du pays et ses fastes soirées ramadanesques". Dans une cité à vocation internationale par excellence comme Genève, le mois du jeûne est tout sauf une parenthèse festive ou une période de moindre labeur pour une communauté connue pour être des plus dynamiques à l'étranger.

Le soleil va se coucher dans quinze minutes, donnant par la même le signal de la prière du Maghrib et de la fin d’une longue journée de jeûne. Au quartier du Petit-Saconnex, tout près de la cité des organisations internationales, se dresse la Grande mosquée de Genève où convergent dans la sérénité des dizaines de fidèles, dont de jeunes étudiants.

Spiritualité et jouissances culinaires

En silence, les bénévoles placent les assiettes de dattes, de pâtisseries, les bols de soupe et des gobelets remplis de lait frais sur des tables du ftour certes austères, mais appétissantes. 

"Le sens profond du ramadan se résume dans pareils gestes de bonté et d’entraide accomplis dans la mesure où cela assure le bien commun de l'individu et de la société", estime le président de la Fondation Inter-Connaisssance et ancien porte-parole de la Mosquée de Genève, Hafid Ouardiri. Petit à petit, le cérémonial du ftour cède la place à des débats savants sur la spiritualité et les jouissances culinaires dont certains dénoncent l’ampleur durant ce mois au détriment de la dimension authentique du jeûne.

Ces tables de ftour cosmopolites représentent pour cette communauté des moments de partage, de convivialité et de piété dans une tentative de ressusciter, avec une nostalgie prononcée, les spécificités qui distinguent le ramadan dans le pays d’origine.

Et si au cours du mois sacré, les rancœurs et autres animosités restent pour un temps au placard, pour les jeûneurs expatriés c’est surtout le moment de découvertes et de nouvelles connaissances solidaires au sein d'une communauté qui s'active au rythme de la montre suisse.

A la fois acte religieux, social et parfois fait économique, le jeûne du ramadan permet donc à chacun de se positionner dans une société de plus en plus en manque de repères et de se considérer comme membre de la communauté universelle des croyants.