Par Naram Sargon

Pas d’erreur, c’est bien le titre original de l’article de Naram Sargon, pseudonyme de l’un des citoyens syriens les plus lus depuis le début de la Guerre contre la Syrie. En février 2012, nous avions traduit l’un de ses articles rédigé le lendemain des premiers attentats terroristes à Alep[1].

Il écrivait:«L’esprit occidental n’accepte pas l’échec de son projet en Syrie car sa défaite ici sera finale, et ceci particulièrement parce que l’élément russe en est le facteur critique… son projet promettant d’arrêter le temps devant les avancées chinoises et russes est lié à la destruction de l’ensemble du Moyen - Orient et porté par l’Islam djihadiste qu’il a lancé vers l’Extrême - Orient telle une barrière psychologique et humaine, pour contrer ses puissances émergentes. L’occident ne sera donc protégé que par le Jihad islamique qui l’a déjà sauvé dans chacune des ruelles d’Afghanistan, aussi bien que dans toutes les ruelles de feu Mouammar Kadhafi… Le cœur du projet réside dans la mise en avant des Frères musulmans et des courants religieux salafistes qui travailleront comme un fidèle et loyal serviteur, ou comme le tigre du cirque… faisant face au dragon jaune et à l’ours russe».

Aujourd’hui, parmi les dizaines d’articles parus au lendemain des élections législatives turques anticipées, du 1er novembre 2015, dont les résultats ont surpris tous les analystes régionaux sans exception, même en Turquie, nous avons choisi de traduire le sien, non par irrespect de la volonté du peuple turc, mais dans l’espoir que malgré sa peur, et son souci de stabilité coûte que coûte, il ne ferme plus les yeux sur les atrocités que «Recep Erdogan», et ses alliés, ont commis et continuent de commettre contre le peuple syrien, notamment contre les gens d’Alep et sa région, au point qu’ils ne craignent plus la mort et n’oublieront plus comme par le passé…[NdT].

Abstraction faite de ce que nous aurions souhaité, nous devons regarder les élections turques avec discernement sans tomber dans le piège tendu par l’ennemi ou adopter ses théories et hypothèses, car celui qui ne comprend pas la philosophie de la guerre contre la Syrie ne pourra pas comprendre le résultat des élections turques; une philosophie basée sur le rôle vital de la Turquie qui fait qu’une défection de sa part entraînerait une modification fondamentale du cours des événements.

C’est pourquoi ces dernières élections ne furent pas internes à la Turquie, si l’on peut dire ainsi, mais des élections entre ceux qui s’affrontent dans notre région, à l ' intérieur de la Turquie, pour modifier son rôle dans la guerre en Syrie. Autrement dit, les belligérants qui bataillent en territoire syrien ont mené une guerre électorale en territoire turc, parce que ces élections auront une forte incidence sur le sort de l ' opposition syrienne, le devenir du projet islamiste, et le cours de la guerre qui décidera probablement de la facilité ou de la difficulté des «négociations de Vienne» intéressant l ' Occident, l ' OTAN, les Israéliens, les Saoudiens, les Russes, les Iraniens…

Dans ces élections, les opposants à Erdogan étaient le Parti républicain du peuple[CHP], le Parti démocratique du peuple[HDP] et quelques autres dont les orientations vont dans le sens de la Syrie, de son axe et de ses alliés, alors que Erdogan et son parti islamiste[AKP: Parti de la justice et du développement] correspondent à celles des États - Unis, de l ' Arabie Saoudite, d’Israël et de l ' Alliance islamo - occidentale.

En réalité, les joutes oratoires à propos des questions nationales ont essentiellement tourné autour de la guerre en Syrie, même si personne ne le reconnaît. Ceci, parce que la défaite militaire des islamistes en Syrie et leur recul politique en Turquie conduiraient à leur relégation au sein de partis complémentaires transformés en décorations démocratiques ou en ombres froides au sein d’un long hiver.

Ce qui mettrait fin à l’étape islamiste dans notre région par la rupture du maillon turc du prétendu printemps arabe et, du même coup, baisserait les ambitions de l ' Occident sur les tables des négociations. Sans oublier qu’une victoire syrienne pèserait lourdement sur la situation interne en Turquie, qui devra faire face au djihadisme islamiste vaincu ayant rejoint son territoire comme ultime refuge, en plus de la question kurde, de la crise économique consécutive aux crises régionales auxquelles elle a largement contribué, de l’insécurité et de l’instabilité qui s’aggravent avec la prolongation de la guerre en Syrie.

Voilà pourquoi les Saoudiens sont ouvertement entrés sur la ligne de tout le poids de leurs pétrodollars, discrètement accompagnés par les visiteurs israéliens de l’AIPAC[American Israel Public Affairs Committee] experts dans l’art du sondage et de l’orientation politique des blocs électoraux.

En effet, les planificateurs de la campagne électorale ont usé des mêmes astuces et intimidations pratiquées par les néoconservateurs lors de la deuxième campagne présidentielle de George W. Bush en 2004, où un message de menaces d’Oussama Ben Laden a soudainement surgi, sommant les Américains de ne pas voter pour Bush «sinon la guerre continuera», pour justement le maintenir en selle, la sécurité nationale étant à ce prix[…].

Message qui s’est révélé avoir aidé les Républicains à gagner ces élections, malgré le scandale des mensonges avérés de Bush accusant l’Irak de Saddam Hussein d’entretenir des liens étroits avec le réseau terroriste Al - Qaïda et de menacer la sécurité des États - Unis par ses «armes de destruction massive»[2], malgré la profonde confusion au sujet de la légalité de la guerre en Irak, et malgré le traumatisme et les interrogations d’une opinion publique américaine devant l’arrivée des premiers cercueils de soldats morts en Irak.

Cette deuxième campagne menée par Karl Rove[3], surnommé le «cerveau de Bush», axée sur la peur et le défi, s’est soldée par la défaite de John Kerry et la victoire de Bush réélu pour un second mandat, avec pour résultat l’assaut de Falloujah qui fut néanmoins sa dernière guerre[…].

Ceci, parce que les débats et controverses durant cette campagne ont clairement démontré que la moitié du peuple américain ne voulait pas de la guerre. Autrement dit, Bush a gagné les élections mais son projet impérialiste en Irak a pris fin à l’instant même où il été déclaré vainqueur. D’où sa guerre contre le Liban en 2006, par l’intermédiaire d’Israël, sans oser se mouiller directement[…]

Et c’est là où la campagne pour les élections turques du 1er novembre 2015 peut être comparée à celle de l’élection de George W. Bush en 2004, les similitudes étant surprenantes: Les deux campagnes se sont déroulées en période de guerre. Les deux États ont des projets fous, celui des néoconservateurs aux USA, celui des néo - ottomans en Turquie. Le Parti républicain de Bush et l’AKP d’Erdogan ont connu des tensions électorales suite aux controverses populaires quand à leurs logiques de guerre et à leurs conséquences. Bush et Erdogan ont fini par gagner à la faveur de la peur qu’ils ont nourrie. Les deux guerres sont menées contre la Syrie et l’Iran. Les deux guerres sont menées par les mêmes «joueurs». Le président syrien Bachar al - Assad a fait face à la guerre de Bush comme il fait face à la guerre d’Erdogan[…].

Si Erdogan a gagné ces élections c’est parce que les Saoudiens, les Étatsuniens et les Israéliens veulent qu’à ce stade il reste au pouvoir, non pour mener une agression directe ou une invasion de la Syrie, ce qui est devenu pratiquement impossible, mais pour la poursuite de leurs guerres par procuration grâce à Daech et aux divers groupes islamistes qu’ils manipulent comme c’est désormais notoirement connu et reconnu.

En d’autres termes, Erdogan doit rester une menace permanente pour le pouvoir égyptien au cas où il progresserait encore plus loin dans ses relations avec la Russie, et rester un pilier de l ' opposition syrienne qui pourra se sentir soutenue moralement par l’AKP lors des futures négociations, tout comme il est attendu pour faire obstacle à la libération d ' Alep par son soutien illimité aux groupes armés qui l’assaillent sans répit.

L ' argent des Saoudiens et des Pays du Golfe a donc ouvertement coulé à flots pour soutenir son parti, et diverses sources rapportent que Karl Rove, ou l’un de ses assistants, a discrètement visité la Turquie à maintes reprises ces derniers mois, tous frais payés par les Saoudiens. Et, il se trouve que là aussi nous avons assisté à une division claire et nette de l’électorat turc, une moitié voyant en Erdogan sa planche de salut et la renaissance de la gloire ottomane, l’autre moitié le voyant comme une source d’inquiétude depuis la reprise de la guerre contre les Kurdes et les menaces de Daech; une inquiétude qui a atteint son apogée lors des attentats de Suruç[5] et d’Ankara[6].

Erdogan a donc gagné et l’allégresse de ses partisans est à son comble. Mais Erdogan sait parfaitement qu’il n’est plus l’homme fort d’avant les évènements de ces quatre dernières années et que sa victoire électorale n’est pas un blanc seing pour foncer dans des aventures militaires, tout comme Georges W. Buch en son temps. Il sait aussi qu’il doit sa survie politique à l’argent des Saoudiens et à l’expertise des visiteurs de l’AIPAC qui pourraient le pousser à régler ses factures en trahissant ses électeurs[…].

Quoi qu’il en soit, il est désormais confronté aux Forces aériennes russes qui le menottent au Sud de son pays et dont les frappes se sont révélées efficaces contre la prétendue opposition syrienne armée qu’il soutient, mais qui ne pourrait gagner la bataille d’Alep que s’il engage ouvertement son armée, ce qui déboucherait sur une confrontation terrestre directe entre l’armée turque et l’armée syrienne, lesquelles voudront gagner cette bataille à n’importe quel prix.

Dans ces conditions, la bataille d’Alep sera difficile étant donné qu’il est pratiquement certain que l’OTAN n’entrera pas en guerre contre la Russie pour la Turquie, usant de tous les prétextes possibles pour rester à distance tant que la Russie n’envahit pas la Turquie, se contentant tout au plus de lui fournir une assistance technique généreuse. Et si jamais Erdogan franchissait le pas, poussé par l’ivresse des vainqueurs, l’exacerbation de la peur qui l’a amené à la victoire, scindant le pays en deux moitiés égales sans aucune grisaille intermédiaire, ne pourra pas être contenue comme ce fût le cas aux USA après la victoire de Bush, faute d’institutions aussi géantes et habiles dans le contrôle des émotions et des rivalités.

Aventure risquée ou pas, il n’en demeure pas moins que Erdogan n’est pas dans une situation enviable. Il est dans une république divisée où les contradictions déclenchées par la guerre contre la Syrie ne sont pas de nature à se résorber d’elles - mêmes: aggravation de la question politique des Kurdes de Turquie qui ne se calmera pas, entraînant dans son sillage le PKK[Parti des travailleurs du Kurdistan]; montée du confessionnalisme politique; montée du sunnisme politique et bien d’autres problèmes qui ne pourront être réglés qu’en acceptant de cher payer.

Par conséquent, ces élections turques qui ont déçu les espoirs de certains Syriens devraient être vues dans leur vrai contexte. Les opposants qui les ont lues comme une victoire anticipée de la Turquie erdoganienne en Syrie, jusqu’à adopter la monnaie turque dans certaines régions du nord sous leur contrôle, sont des lecteurs trop naïfs et excessivement optimistes. Ils feraient mieux de remettre cette lecture à la bataille d ' Alep, au cas où Erdogan se risquerait à commettre une telle erreur de calcul. Alors, ils pourront constater la vraie défaite de l’AKP, voire le vrai chaos en Turquie, par la faute de la pensée erdoganienne et du vrai parti du chaos.

Ils comprendront que la Turquie tout comme Erdogan sont atteints par un dédoublement de la personnalité, ce qui se traduirait le mieux par la phrase suivante: «Recep a gagné les élections, mais Erdogan a perdu le projet de la Turquie ottomane».