Le ralliement de la Turquie aux Etats - Unis concernant les frappes anti - Daech n’est ni un geste tactique ni un spectacle électoral mais une stratégie importante et cruciale qui pourrait aboutir au fur et à mesure à un changement majeur dans les équations de la Syrie.

***

Les objectifs que suit la Turquie en Syrie n’ont connu aucun changement depuis le début de la crise dans ce pays et le gouvernement issu du Parti de la Justice et du Développement souhaite toujours le départ de Bachar Assad et le changement du système politique en Syrie. Recep Tayyip Erdogan, actuel président et ex - Premier ministre de la Turquie, a souligné, à maintes reprises, que la seule solution à la crise en Syrie serait le départ de Bachar Assad. Erdogan insiste tellement sur cette solution que des politiciens et des analystes turcs l’accusent parfois de personnaliser les questions majeures de la politique extérieure de la Turquie. Mais pourquoi Erdogan s’est imposé tant de critiques et de dangers pour atteindre à cet objectif? La réponse se résume dans cette explication: «Chez les équations et les programmes de la politique extérieure de la Turquie existe un concept vital et important qu’est «la puissance régionale». Conformément à ce concept, il revient à Ankara d’étendre son champ d’influence et de prêter attention à la profondeur stratégique afin de parvenir à ses objectifs politiques et économiques de long terme. Sur ce trajet, la Turquie rivalise non seulement avec l’Iran mais en plus avec l’Arabie saoudite et le Qatar. Pour se transformer en une puissance régionale, Ankara n’emploie ni les moyens confessionnels ni les moyens ethniques mais il opte pour le pragmatisme. En ce qui concerne le dossier syrien, Ankara n’entend pas offrir le pouvoir aux groupes proches des Frères musulmans mais il cherche aussi à soutenir d’autres groupes comme les Laïques, les Turkmènes et une partie des Kurdes. Autrement dit, la Turquie entend transformer la Syrie en un grand foyer de son infiltration politique afin de favoriser, d’une part, la croissance des courants proches de l’AKP et, de l’autre, de jouir une puissance et une influence renforcées dans sa stratégie méditerranéennes. Pendant les quatre dernières années, la Turquie a fait un lourd investissement politique afin d’atteindre ses objectifs de long terme en Syrie et elle a même dépensé une grande partie de sa crédibilité pour soutenir les terroristes en Syrie. Les responsables turcs ont dépensé plus de six milliards de dollars au profit des réfugiés syriens, ça c’est un chiffre dont ils ne cessent de parler! Par ailleurs, les reportages que diffusent les chaînes de télévision et les nouvelles que publie la presse turque montrent que l’arrivée de plus de deux millions de réfugiés dans les provinces comme Ourfa, Hatay et Istanbul a causé des problèmes sociaux indirects en Turquie. Bref, la Turquie est entièrement aux prises avec les conséquences et les impacts de la guerre en Syrie. Mais ce n’est pas toute l’histoire car les soutiens indéfectibles de la Turquie aux différents groupes de terroristes ont beaucoup contribué à l’extension de ces groupes en Syrie. Le soutien à un groupe terroriste alias «l’Armée syrienne libre», ASL, s’est mis à l’ordre du jour de la Turquie depuis le déclenchement de la crise en Syrie. Ensuite, le «Conseil national», en tant que le principal foyer de direction des terroristes, et plus tard la «Coalition nationale» et le «Gouvernement de transition» ont été tous formés et installés à Istanbul et Gaziantep. Les frontières de la Turquie sont aussi devenues le plus important canal du transfert des groupes extrémistes takfiris qui voulaient se rendre en Syrie. Cela dit qu’en parlant de la Syrie, Ankara ne recule même pas d’un iota de ses positions et ses objectifs. Reste à savoir pourquoi la Turquie ne s’est pas ralliée aux Etats - Unis et sa coalition internationale et n’a pas rejoint aux frappes anti - Daech malgré toutes ses positions anti - syriennes. En vérité, la Turquie est exposée à un danger sérieux sur sa frontière avec la Syrie, un grand danger sécuritaire intitulé «l’extension des attaques de Daech à l’intérieur de la Turquie». En plus, les éléments de Daech pourraient perpétrer des attentats - suicides à l’intérieur de la Turquie. Les menaces de ce genre poussent Ankara à franchir ses pas avec plus de précaution et délicatesse. C’est dans une telle conjoncture que la Turquie s’est ralliée aux Etats - Unis et a accepté de mener des attaques conjointes contre les positions de Daech, en Syrie. Or, une éventuelle attaque de Daech, qui aboutirait au bouleversement de toutes les équations sécuritaires d’Ankara, ne constitue pas le seul facteur qui lui fait peur d’autant plus qu’une telle éventualité aura un impact négatif sur ses revenus touristiques. La montée en puissance des Kurdes dans le nord - syrien ne lui plaît pas non plus. Ankara ne pourra jamais tolérer la formation d’un long corridor kurde allant depuis le Sud - Est de la Turquie jusqu’au bout de la frontière Sud - Ouest de la Turquie d’autant plus que les instances politiques et militaires du PKK sont très puissantes dans le Nord de la Syrie. Par conséquent, Ankara n’a d’autre choix que d’entreprendre des mesures requises face à une situation tellement préoccupante. Il ne faut pas oublier que les zones au peuplement kurde de la Syrie sont limitrophes d’une part avec le Kurdistan irakien et de l’autre avec les zones kurdes de la Turquie. Toute évolution politique dans ces régions pourra donc influer sur la sécurité nationale et les intérêts de la Turquie. En bref, le ralliement de la Turquie aux Etats - Unis concernant les frappes anti - Daech n’est ni un geste tactique ni un spectacle électoral mais une stratégie importante et cruciale qui pourrait aboutir au fur et à mesure à un changement majeur dans les équations de la Syrie. Quelle sera la réaction du groupe terroriste - takfiri de Daech à la création d’une zone tampon par la Turquie? Reste à savoir si Ankara, au cours de la dernière vague d’arrestations à Istanbul, est arrivé à interpeller des éléments de clef de Daech pour qu’il puisse les exploiter en tant qu’un garant afin d’empêcher tout acte de représailles de Daech.