Les tristes récents épisodes racistes concernant des supporters de Chelsea ont fait resurgir de mauvais souvenirs. Notamment l ' histoire de Paul Canoville, premier joueur noir à avoir porté le maillot des Blues.
Loïc Rémy, Ramires, Willian, Cuadrado, Kurt Zouma et bien sûr Didier Drogba, la légende de Stamford Bridge. Aucun d’entre eux ne se verra interdire l’accès à une rame de métro par les supporters de Chelsea sous prétexte qu’ils sont black. Aucun d’eux ne sera sommé de sortir du wagon, comme ont dû le faire quatre personnes de couleur après la finale de la dernière Coupe de la League, agressés par quelques fans des Blues. Surtout, aucun d’eux ne subira jamais ce qu’a enduré Paul Canoville, le premier joueur noir à avoir porté les couleurs du club de l’Ouest londonien, en 1981.
Pour resituer le contexte de ces années où les stades étaient gangrenés par la présence massive de hooligans et de skinheads, le foot anglais était alors un sport de blancs. Sur le terrain comme dans les tribunes. Les Viv Anderson(premier Noir de l’histoire à avoir porté le maillot de l’équipe nationale, en 1978), Laurie Cunningham ou Cyrille Regis, tenaient de l’exception. Pire, les «Canners»(surnom donné aux joueurs de couleur, en référence au sucre de canne des plantations) étaient des parias, insultés, abusés, agressés, verbalement ou physiquement. C’est dans cet environnement que Canoville est arrivé à Stamford Bridge. Lorsque, pour son premier match avec les Blues, il entend la foule, ses propres fans, chanter:«On ne veut pas du négro», il croit ce cri adressé à d’autres. Une banane jetée des tribunes à ses pieds le convainc rapidement du contraire.
Pendant plus de quatre saisons, Canoville va subir ce traitement. Les intimidations. Les remarques du genre:«C’est le négro qui a marqué? Alors ça ne compte pas!»Lui avoue aujourd’hui:«J’en étais malade physiquement. Je n’osais plus aller du coté du poteau de corner. Pourquoi me suis - je tu?»Ses années à Chelsea prendront fin sur la pire des notes. Après s’être battu avec un équipier bourré coupable d’insultes racistes à son égard, il sera transféré à Reading pour une somme dérisoire(il lui restait trois ans de contrat), avant d’interrompre sa carrière à 24 ans en raison d’une grave blessure au genou.
Canoville sombrera alors dans la drogue et la débauche. Il aura onze enfants de dix femmes différentes, verra l’un d’eux mourir dans ses bras, vaincra trois fois le cancer, avant d’assister, de son lit d’hôpital, au sacre de Ruud Gullit en finale de la Cup 1997, le premier manager black de l’histoire de la Premier League. À Chelsea.«Il a ouvert la porte à Keith Jones, à Keith Dublin, à tous les joueurs de couleur qui sont venus ensuite à Chelsea»,dit aujourd’hui son ancien équipier Pat Nevin. L’un d’eux, Frank Sinclair, était ramasseur de balle au Bridge dans les années 80. Il entendait tout des tribunes.«C’était effrayant, mais j’ai admiré la dignité de Paul»,soupire t - il maintenant.«Moi qui étais un jeune noir qui aspirait à défendre les couleurs du club que j’aimais, je me suis posé des questions.»Sinclair a finalement joué huit saisons à Chelsea…
Thierry Marchand