La révolution tunisienne a - t - elle réussi?
On peut considérer que l ' essentiel se trouve dans la libération de la parole. On peut, aussi considérer que cette libération ne suffit pas, parce qu ' elle exige qu ' il y ait une compréhension suffisante de la chose publique, pour que cela serve utilement. Lorsque les Tunisiens les laissés - pour - compte d ' abord, suivis des classes moyennes ensuite, ont obligé l ' armée à démissionner le dictateur, Zine El Abidine Ben Ali, il était dit que c ' était une révolution en cours. Bien que ce soit les figures du régime déchu qui ont pris en main la transition, bien que cette transition ait été confiée par la suite, aux Frères d ' Ennahda, à travers des élections.
Il fallait continuer d ' y croire tant qu ' il était possible d ' espérer que la démocratie aller donner l ' occasion aux millions de victimes du système d ' élire leurs représentants. Les élections législatives ont reconduit le pouvoir de la prédation nationale et internationale. Mais la parole a - t - elle réellement été libérée Contrairement à l ' enthousiasme affiché, rien n ' est moins sûr. S ' en tenir au « formalisme démocratique», qui voudrait que les urnes constituent un indicateur absolu de l ' expression populaire, c ' est plutôt vouloir ignorer sciemment la société concrète. C ' est se gargariser de la seule statistique qui vaille, celle qui conforte le tableau voulu. Officiellement selon l ' Instance supérieure indépendante pour les élections(Isie), il y a eu 3 180 131 votants sur 4 925 606 inscrits et un taux de participation de 64,56%. Les deux candidats sortis en tête au premier tour de la présidentielle, Béji Caïd Essebsi(BCE) et Moncef Marzouki, ont respectivement recueilli, 46% et 33,43% des voix. Ils seront donc en lice pour le round final. Si tant est que nous pouvons considérer que l ' un ou l ' autre porte les préoccupations de ses électeurs. Chacun rêvera d ' obtenir le score majoritaire pour être l ' élu du peuple statistiquement exprimé. Tant pis pour le peuple concret, qui ne s ' est pas inscrit, qui n ' a pas voté. Pour des raisons que lui seul sait. Dans les faits, il y aurait autour de 8,4 millions de Tunisiens de plus de 18 ans, donc en âge d ' être électeurs. Pour cela, nous aurions dû avoir au moins une simulation en termes de représentativité rapportée à cet effectif. Entre non - inscrits et abstentionnistes, il y aurait, en tout, quelque 5 320 000 personnes, soit 62,58 % qui ne se sont pas senties concernées. C ' est un peu trop.
Cela devrait, surtout, susciter des inquiétudes, quant aux motivations de cette désaffection. D ' autant qu ' elles doivent se trouver dans les formes prises par la libération de la parole, qui ont dû éviter que se fasse entendre celle des insurgés de janvier 2011.