Etat d’Acre, au Brésil, sur les rives du Rio Envira, à quelques jours de marche de la frontière péruvienne avec l’Amazonie. Ici, l’eau est grise et trouble, la forêt pleine de cris. Soudain, le silence. Cinq hommes nus, armés de machettes, d’arcs et de flèches surgissent comme par enchantement de l’autre côté de la rive. Ils tapent et retapent sur les carquois en signe d’avertissement. Ils s’approchent, visages placides, presque fermés, cheveux coupés au bol et le sexe recouvert d’écorce.Ils répètent quelques mots et pointent du doigt leurs interlocuteurs. On leur donne deux régimes de bananes. L’un d’eux s’empare d’un tee - shirt posé sur une balustrade. Les autres agitent énergiquement les bras. La situation devient confuse. Ils font demi - tour. Disparaissent. Nous sommes le 26 juin. La scène a duré quelques minutes à peine. Pour la première fois, un groupe d’Indiens qualifiés d’ « isolés» par les spécialistes a cherché à entrer en contact avec des habitants de l’aldeiaSimpatia, petit village d’une quarantaine de personnes de l’ethnie sédentaire Ashaninka, sous l’œil d’une caméra de la Funai, la fondation gouvernementale qui s’occupe des questions liées aux peuples indigènes.SITUATION EXTRÊMELa rencontre est exceptionnelle. Elle jette une lumière crue sur la situation d’extrême vulnérabilité dans laquelle se trouvent les Indiens isolés de la région. Plusieurs contacts ont certes déjà eu lieu dans le passé, mais ils se sont limités à de courts échanges, regards furtifs, imitations d’animaux, vols de couteaux, vêtements ou vaisselle qui traînaient çà et là. Rien de plus. Jusqu’à ce contact et ceux qui l’ont suivi, on ne savait que très peu de choses sur ces « hommes invisibles», comme on les appelle, excepté leur volonté de rester isolés. A plusieurs reprises, l’arrivée d’étrangers ou le survol d’avions s’accompagnait de volées de flèches, avant que les Indiens disparaissent dans la forêt. Cette détermination à ne pas établir de contact avec les autres tribus et le monde extérieur résultait très certainement, selon les spécialistes, de rapports antérieurs désastreux, de l’invasion continue de leurs territoires par les trafiquants et de la destruction de leur environnement forestier. Et reste ici, dans cet Etat d’Acre situé à la pointe occidentale de l’Amazonie brésilienne, une mémoire probablement encore vive de ce boom du caoutchouc du début du XXesiècle qui a décimé 90 % de la population indigène, soumise à l’esclavage, aux épidémies et à d’atroces brutalités. Aujourd’hui, trois mois après ce premier échange, il est possible de retracer leur itinéraire. Un parcours singulier, révélateur des pressions et des dangers qui menacent ces derniers survivants au point qu’ils ont choisi de rester sur les rives grises du Rio Envira, aux côtés d’une petite équipe de la Funai. Le signe inquiétant d’un profond « changement de paradigme», selon l’anthropologue Beatriz Matos, spécialiste des Indiens isolés d’Amazonie. La première alerte est survenue le 11 juin. Dans un message radio, un des caciques ashaninka de Simpatia prévient la Funai de Rio Branco, capitale d’Acre, que des Indiens d’une ethnie inconnue sont apparus autour du village. Ils imitent les cris des animaux et volent des objets appartenant aux villageois. Les femmes et les enfants ont peur. Guilherme Siviero, jeune responsable du Front de protection ethno - environnementale du Rio Envira, décide d’intervenir. Le village est à cinq ou six jours de barque de la première ville, Feijo. Guilherme obtient du ministère de la santé l’autorisation de faire une rotation en hélicoptère. Le 13, il se pose à Simpatia avec un confrère de la Funai, accompagné de deux policiers fédéraux.« Le risque d’une montée des tensions entre les deux groupes indigènes était réel, justifie - t - il.D’autant que la présence de trafiquants n’était pas à exclure.»Les Indiens ont disparu. La petite troupe inspecte les environs et découvre toutefois des preuves de leur passage: plusieurs bois secs et fins, rassemblés avec une tige permettant d’allumer un feu par frottement. A peine l’hélicoptère reparti, les Indiens redonnent signe de vie. Le 25 juin, Guilherme revient avec une équipe du Secrétariat spécial à la santé des indigènes(Sesai). Il est également accompagné du très expérimenté José Carlos Meirelles, 66 ans, ancien sertaniste de la Funai, un de ces spécialistes de l’approche avec les indigènes. Le groupe décide de se rendre sur l’ancienne base de la Funai, située à trois heures de canoë, plus au sud. L’endroit a été abandonné par la fondation en 2011 après avoir été envahi par des trafiquants de drogue armés.Au moment d’accoster sur la rive, cinq jeunes Indiens apparaissent de l’autre côté de la rivière. Ils font des gestes brusques, brandissent leurs arcs et leurs longues flèches. José Carlos Meirelles soulève les poissons que l’équipe vient de pêcher lors de la traversée. Il les pose devant lui, en signe d’apaisement. Les Indiens crient« Kapiriba!».Le mot signifie « poisson» et « pêche» en langue kurimata. L’équipe remonte prudemment dans les embarcations et s’en va, suivant les règles d’évitements imposées par la Funai depuis 1987. A l’époque, le vieux principe appliqué aux Indiens consistant à « intégrer pour protéger» fit place à une politique moins dévastatrice, fondée sur l’idée que tout contact est préjudiciable. José Carlos Meirelles parvint, avec d’autres, à faire admettre que la moindre approche, même bien intentionnée, pouvait être fatale, notamment en raison de l’absence d’immunité des Indiens contre les maladies venues de l’extérieur. De retour à Simpatia, malgré un plan de contingentement, le groupe d’Indiens réapparaît. Ils reviendront les jours suivants, à intervalles irréguliers. Entre - temps, Douglas Rodrigues, un docteur chevronné, a débarqué avec deux interprètes, dont José Correia Jaminawa. L’homme a 60 ans. Enfant, il faisait lui - même partie d’un groupe d’Indiens isolés. Installé chichement depuis des lustres dans la petite ville poussiéreuse de Sena Madureira, située à une heure de route de Feijo, il connaît les dialectes de la langue pano, le même tronc commun linguistique que le dialecte utilisé par le petit groupe d’Indiens isolés. Son apport s’avère déterminant. Une relation de confiance s’instaure. Très vite, on apprend que les cinq hommes sont accompagnés de deux femmes, restées plus en retrait. Ensemble, ils font partie du peuple du Rio Xinane, une des trois ethnies d’Indiens isolés identifiés depuis une quinzaine d’années dans cette région. Ils vivent de part et d’autre de la frontière, en fonction des saisons.Ils évoquent des disputes au sein même de leur communauté. Mais surtout, ils affirment être persécutés en permanence et même pris pour cible par des Blancs de passage, des bûcherons illégaux, narcotrafiquants ou chercheurs d’or. Ils disent avoir peur. Et puis ce souvenir tragique qui les hante et qui remonte à trois ou quatre ans, lorsque des hommes armés ont tué de nombreux membres de l’ethnie, surtout les plus âgés, avant de jeter leur corps dans une fosse commune.« Nous avons ressenti une profonde méfiance vis - à - vis des Blancs, relate l’interprète.Pour eux, tous les Blancs étaient des ennemis, il a fallu expliquer.»« C’est toute la région qui est sous pression», observe l’anthropologue Marcelo Piedrafita, installé à Rio Branco depuis plus de vingt ans. Il cite pêle - mêle les trafics de drogue transfrontaliers, d’armes, les coupes de bois illégales, évoque cette loi forestière votée en 2002 au Pérou et qui a entraîné un processus de concessions pétrolières, minières et d’exploitations forestières, réduisant l’espace des peuples indigènes.« Tout cela forme des scénarios cumulatifs et violents qui poussent les Indiens à quitter leurs sanctuaires», ajoute - t - il.« Ils cherchent une façon de survivre», précise Marcos Catelli Rocha, de la Commission pro - indienne d’Acre. Début juillet, les cinq du Rio Xinane réapparaissent à Simpatia atteints d’un problème respiratoire aigu, type infection grippale. Mais repartent aussitôt.« C’était paradoxal, nous étions désormais ceux qui voulaient à tout prix entrer en contact avec eux», lâche Guilherme Siviero. La grippe est un des plus importants vecteurs de mortalité chez les Indiens. Deux jours plus tard, nouveau contact. Les membres du groupe affirment ne pas être retourné dans leuraldeia,située à la frontière, évitant ainsi la contamination. Le docteur Douglas Rodriguez parvient à leur administrer des médicaments par voie orale. Ils acceptent l’isolement pendant quatre jours. Un protocole de vaccins est appliqué, rubéole, tétanos, varicelle ou encore hépatite.Sur la base, ils apprennent les rudiments du troc en fabricant des sacoches en feuilles et fibres de palmiers qu’ils échangent ensuite contre des tee - shirts.« Ils m’ont demandé s’ils pouvaient couper leurs ongles comme nous, affirme Guilherme.Je leur ai dit non, rappelant qu’ils en avaient besoin pour siffler et imiter les bruits de la forêt.»Mi - juillet, l’équipe de la Funai leur signifie qu’ils doivent retourner vivre parmi leur peuple. Ils refusent.« Ils ont dit qu’ils ne voulaient plus retourner chez eux, qu’ils restaient avec nous et que nous étions des Blancs “bons”», explique le jeune responsable. Celui - ci insiste. Finalement, ils conviennent de se revoir« dans deux lunes», soit deux mois. Seulement voilà, les Indiens reviennent à la base deux semaines plus tard. Ils sont plus nombreux: neuf femmes et quinze hommes, âgés de 2 à 50 ans. Et disent vouloir s’installer. Sur place, la nouvelle équipe de la Funai vient à peine d’arriver. Le contact passe mal. Il faudra le retour de la première équipe pour calmer les esprits.« C’est une situation sans fin, admet Guilherme.Ce sont eux qui ont voulu le contact et celui - ci est devenu irréversible.»Il est décidé de maintenir sur la base une équipe de trois personnes, dont un interprète. L’accès est interdit. Deux à trois contacts « permanents» ont eu lieu ces derniers mois dans différentes régions d’Amazonie, rappelle le jeune responsable, précisant que le cas du Rio Envira est peut - être un des plus éloquents pour dresser l’état des lieux d’une tragédie imminente. Il conclut:« Personne ne sait ce qui les attend. Je n’en dors plus.»