Les Hells Angels et la mafia italienne ont infiltré la maçonnerie, une industrie qui évoluait
«en vase clos» dans les années ۲۰۰۰ dans la région de Montréal. Une poignée de grandes firmes y entretenaient un système de collusion avec la bénédiction de leur corporation, a affirmé Paul Sauvé lors de son passage à la commission Charbonneau le mois dernier. Jusqu’à mercredi, cette partie de son témoignage était frappée d’un interdit de publication. L’entrepreneur a brossé un portrait peu flatteur de ses concurrents. Ce «groupe d’échangistes de prix» n’aimait pas la libre concurrence. La Corporation des entrepreneurs en maçonnerie du Québec(connue aujourd’hui sous le nom d’Association des entrepreneurs en maçonnerie du Québec, ou AEMQ) était «le centre névralgique» de la collusion, a dit l’ex - patron de L. M. Sauvé. «[…] les prix s’arrangent d’une façon, je dirais assez ouverte, à partir de la Corporation», a - t - il dit. L’esprit de bonne entente faisait grimper les marges de profit à ۳۵ %. Soucieux d’accroître ses parts de marchés, Paul Sauvé a choisi de ramener sa marge de profit à ۲۵ %. Le geste n’est pas passé inaperçu. Son courtier à la Banque Nationale, Patrick Turmel, lui a «passé le message» de ses concurrents. Ils râlaient parce que la banque lui avait accordé du crédit alors qu’il refusait de partager les contrats.Une industrie sous influenceSelon M. Sauvé, le crime organisé a subtilement infiltré la maçonnerie à partir de ۲۰۰۱. L’entrepreneur a eu vent du fait que ses concurrents étaient acoquinés aux Hells Angels ou à la mafia. «Et d’une façon absolument débile, j’ai accepté ça», a - t - il dit. En ۲۰۰٤, son nouveau comptable, Denis Ringuette, lui a fait comprendre qu’il ne pourrait pas prendre de l’expansion s’il n’était pas «accoté». Il lui fallait des muscles pour pacifier ses chantiers et tenir ses concurrents en respect. Par l’entremise de M. Ringuette, Paul Sauvé a embauché un certain «Marc le soudeur». Le grand gaillard s’est présenté comme «un fixer». Il a exigé de ۲۰۰۰ $ à ۵۰۰۰ $ par mois pour policer les chantiers de L. M. Sauvé. Fait à souligner, c’est sur les conseils de l’avocat Marc - André Blanchard, un ancien président du Parti libéral du Québec(PLQ), que M. Sauvé a confié la gestion de ses affaires au comptable Ringuette. Petit à petit, l’entreprise familiale aurait été la cible d’une prise de contrôle hostile par un présumé membre des Hells Angels, Normand Marvin Ouimet. Celui - ci subira sous peu son procès avec ses présumés complices. C’est pour préserver l’équité du procès que la commission Charbonneau a maintenu en grande partie l’ordonnance de non - publication pesant sur le témoignage de Paul Sauvé.Victime consentanteMais Paul Sauvé est une victime consentante. Même après avoir alerté la police de ses démêlés avec les Hells Angels, il a entretenu des relations… avec la mafia. En ۲۰۰۸, M. Sauvé a décroché un contrat de ۱۰ millions pour la réfection du toit de l’hôtel de ville de Montréal grâce à une intervention de la mafia. Le fils du parrain de la mafia, feu Nick Rizzuto junior, et deux entrepreneurs(Tony Renda et Mike Argento) ont exigé qu’il embauche Toitures Trois Étoiles(Giancarlo Bellini) comme sous - traitant. Ils ont aussi demandé ۵۰۰ ۰۰۰ $ à la fin du contrat, en plus d’une somme forfaitaire de ٤۰ ۰۰۰ $, sous prétexte qu’ils avaient «des bouches à nourrir». Selon M. Sauvé, le fils Rizzuto a clairement dit que les ٤۰ ۰۰۰ $ étaient destinés à des conseillers municipaux. Tony Renda lui a aussi parlé ouvertement de ses liens avec Frank Zampino et Sammy Forcillo, qui étaient à l’époque respectivement président et vice - président du comité exécutif de la Ville de Montréal. M. Zampino est aujourd’hui accusé de fraude et M. Forcillo, un vétéran de la politique municipale, ne s’est pas représenté. M. Sauvé a dit qu’il n’avait pas versé les ۵٤۰ ۰۰۰ $. Il a cependant payé l’équivalent d’un pizzo à Mike Argento. Son nouvel ami lui répétait souvent qu’il pouvait l’aider avec ses contacts «très haut placés à la FTQ et au Fonds». «Laisse - nous rentrer dans ton entreprise. On n’est pas des si mauvais garçons que ça», lui disait - il.Lunch troublantPendant près de dix ans, jusqu’à sa faillite en ۲۰۰۹, Paul Sauvé a été la cible de pressions multiples. Un concurrent qu’on ne peut identifier s’est fait plus insistant que les autres. L’homme en question et son associé ont convié Paul Sauvé à un dîner d’affaires chez Milos, probablement à l’été ۲۰۰٦. «En fait, c’est un bon vieux lunch d’entrepreneurs un peu véreux qui essaient de me convaincre de participer au processus collusoire», a - t - il expliqué. Lors du dîner, M. Sauvé remarque la présence d’un trio de choc à une table voisine: un vice - président de la Banque Nationale, Tony Meti, l’entrepreneur Giuseppe Borsellino(Garnier Construction) et le promoteur Carlo Bizzotto cassent la croûte ensemble. M. Borsellino s’invite à la table de Paul Sauvé, sans raison, pour s’enquérir de l’état de santé de la maçonnerie. Paul Sauvé est nerveux, car il a eu une mauvaise expérience avec Garnier sur le chantier de la restauration du monument George - Étienne Cartier. M. Borsellino a été décrit à la commission Charbonneau comme l’un des membres les plus influents du cartel des entrepreneurs à Montréal. Respecté, influent et incontournable dans les projets publics d’infrastructures, Joe Borsellino est le symbole même «de la terreur» pour Paul Sauvé. «Joe Borsellino était quelqu’un, à l’époque, qui était assez intimidant», a - t - il expliqué. M. Sauvé a également décrit Tony Meti comme «une légende», un homme «excessivement influent» à la Banque Nationale. L’institution finançait de nombreuses entreprises de construction dans la métropole. Pour des raisons inexpliquées, M. Sauvé n’arrivait pas à obtenir le financement recherché pour prendre de l’expansion. C’est un vice - président aux petites entreprises de la Banque Nationale, Lévis Doucet, qui l’a mis en contact avec un représentant du Fonds de solidarité de la FTQ, Jacques Grégoire. M. Sauvé espérait trouver au Fonds de solidarité «les poches profondes» qui lui permettraient de réaliser son plan d’affaires. Le Fonds n’a jamais accepté de financer L. M. Sauvé. «Le message de fond de tranchée que j’entendais, c’était qu’il fallait être connecté dans la machine pour être finançable au Fonds. Il fallait avoir des contacts dans l’engrenage de la FTQ - Construction», a dit M. Sauvé.