C ' est le dernier «coup» des opposants à la supposée «théorie» du genre: suivant les recommandations de Farida Belghoul, ancienne figure de la lutte des «Beurs» des années ۱۹۸۰, devenue proche du militant d ' extrême droite Alain Soral, des dizaines de parents ont retiré, lundi ۲۷ janvier, leurs enfants de l ' école pour protester contre« l ' enseignement obligatoire de la théorie du genre»dès la primaire.
Une vaste opération d ' intox, qui repose sur des fantasmes de plus en plus répandus.Première intox: il existerait une« idéologie du gender»pour imposer de force« une société basée sur les orientations sexuelles qui deviennent le fondement du droit et de l ' égalité»C ' est la première escroquerie des anti - « gender»: ils postulent qu ' il existe une « idéologie» du « gender», une sorte de théorie philosophique et politique, voire d ' agenda précis qui serait suivi par les tenants de ce « courant», avec un but à atteindre. Or, c ' est tout simplement faux. Les anti ont réussi assez brillamment à amalgamer deux notions très différentes. Il y a d ' un côté les« gender studies», issues des Etats - Unis, qui sont un paradigme universitaire: dans les années ۱۹٦۰ et ۱۹۷۰, plusieurs chercheurs ont étudié les raisons des inégalités hommes - femmes, dont ils ont fait un matériau d ' études. En réalité, ces« gender studies»se traduisent par « études sur le genre», et sont donc une discipline universitaire, en aucun cas une idéologie ou une théorie politique. D ' autant qu ' au sein de ce courant universitaire les oppositions sont vives. D ' un autre côté se trouve la politique de lutte contre les inégalités hommes - femmes que mène le gouvernement, et que menaient déjà ses prédécesseurs. Cette politique passe par une sensibilisation à la question des inégalités et des « rôles» sociaux de l ' homme et de la femme, notamment à l ' école. Sur le fond, l ' Education nationale à peu à peu intégré des questions de société et une forme de sensibilisation, que ce soit à l ' écologie, au racisme ou aux dangers des drogues. La nouveauté provient de l ' intégration des questions de discrimination sexuelle et d ' égalité homme - femme, avec les « ABCD de l ' égalité».Deuxième intox: l ' enseignement de la« théorie du genre»devient obligatoireCe climat d ' hystérie autour des questions d ' égalité hommes - femmes ou de lutte contre l ' homophobie débouche sur des phénomènes assez dramatiques, comme cette vague de SMS appelant les parents à retirer leurs enfants des écoles un jour donné pour dénoncer cet« enseignement obligatoire»du« genre». Derrière ces rumeurs, on trouve l ' extrême droite. Plus précisément, des militants proches de l ' extrême droite qui ont monté un« jour de retrait de l ' école», assurant que«l ' Etat, sous couvert de lutter contre l ' homophobie, introduit à notre insu la théorie du genre à l ' école: homosexualité, bisexualité et transsexualité entrent dans tous les programmes scolaires».L ' enseignement de l ' égalité hommes - femmes est prévu par la loi depuis ۱۹۸۹ et l ' article L. ۱۲۱-۱ du code de l ' éducation:«Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d ' enseignement supérieur[…] contribuent à favoriser la mixité et l ' égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d ' orientation.[…] Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu ' à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte.[…] Les écoles, les collèges et les lycées assurent une mission d ' information sur les violences et une éducation à la sexualité.»La politique d ' éducation à l ' égalité entre hommes et femmes est d ' ailleurs un objectif européen, puisque l ' Union européenne a fait de l ' égalité hommes - femmes un principe fondamental. Elle demande donc aux Etats membres de transcrire ce principe par des actions diverses, et notamment de sensibilisation à l ' école. Le gouvernement a poursuivi cette politique en évoquant la lutte contre les « stéréotypes» sur les hommes et les femmes. Il s ' agit donc de quelques activités pédagogiques destinées à sensibiliser à la non - discrimination des homosexuels et à l ' égalité entre les sexes. En aucun cas de l ' enseignement d ' une « théorie du genre». De même, évoquer les « stéréotypes de genre» signifie expliquer aux enfants les clichés liés au genre, par exemple celui de la femme à la maison et cantonnée aux tâches ménagères. Il ne s ' agit évidemment pas de« déguiser les petits garçons en filles»,comme on le lit chez les anti - « gender». La convention interministérielle de ۲۰۱۳ est d ' ailleurs assez proche de celle qui avait cours depuis ۲۰۰٦, et qui n ' était donc pas le fruit du travail du gouvernement actuel.Troisième intox: un document distribué en primaire enseigne la «théorie du genre»Pour mettre en place son programme de sensibilisation, l ' Education nationale a distribué dix séquences pédagogiques, adaptables de la grande section de maternelle au CM۲, expérimentés dans plus de ٦۰۰ classes de ۲۷۵ écoles. Evidemment, pour les « anti - gender», ce document est un« cheval de Troie».« Au nom de l ' égalité, on veut traquer et chasser chez nos enfants, dès l ' âge de ۵ ans, tout comportement typiquement féminin ou masculin», dénonce Vigi Gender, le site qu ' ils ont mis en place. Un tract de La Manif pour tous fustigeait«cette vision idéologique, dans la droite ligne des concepts gender. Elle revient à nier notre réalité biologique et culturelle et à déconstruire les repères élémentaires de nos enfants. Sous couvert de lutte pour l ' égalité, c ' est l ' indifférenciation entre garçons et filles qui se profile!».Il suffit pourtant de lire le site de l ' ABCD, et particulièrement les outils pédagogiques mis à disposition des enseignants, pour constater qu ' il n ' y a pas là de quoi hurler au scandale – à moins de considérer que l ' égalité entre femmes et hommes n ' a pas sa place à l ' école. Les activités proposées pour combattre les stéréotypes consistent en leur déconstruction: il n ' y a pas des sports de filles et des sports de garçon, analyses d ' œuvres d ' art qui illustrent les différences de mode au travers des époques, etc.Quatrième intox: la masturbation serait encouragée dès la maternelleC ' est l ' un des derniers angles d ' attaque des contempteurs de la supposée « théorie du genre»: l ' Organisation mondiale de la santé(OMS) enjoindrait aux écoles et crèches d ' « encourager la masturbation enfantine». Pis, le document serait « un abrégé de corruption de mineurs inspiré par la théorie du genre». Ce rapport a été rédigé, à partir de ۲۰۰۸, par une vingtaine d ' experts sous l ' égide du ministère de la santé et de la politique sociale espagnol et du bureau européen de l ' OMS. Il a été publié il y a plus de trois ans… mais n ' a été popularisé que ces dernières semaines à la faveur de sa traduction en français par une institution suisse.Selon ce document, l ' éducation sexuelle informelle n ' est pas suffisante pour garantir un niveau satisfaisant de santé sexuelle et ce afin que les individus puissent se« comporter en connaissance de cause, non seulement envers eux - mêmes, mais aussi envers la société».Il rappelle l ' état des connaissances sur le développement de la sexualité aux différents âges de l ' enfant et appelle, justement, à différencier les discours à ses différents stades du développement:
« Lorsque l ' on parle de comportements sexuels des enfants et des jeunes, il est primordial de garder à l ' esprit que la sexualité des enfants est différente de celle des adultes et qu ' il est faux d ' analyser les comportements sexuels des enfants et des jeunes du point de vue de la sexualité des adultes. Les adultes donnent une signification sexuelle à certains comportements sur la base de leurs expériences d ' adultes et trouvent parfois difficile devoir les choses du point de vue des enfants. Or, il est essentiel d ' adopter ce point de vue.»
Aussi dressent - ils une liste de « standards» pour« promouvoir la santé sexuelle et à développerou adapter des programmes d ' éducation sexuelle à différents niveaux de développement et de formation». Dans ce document de ۷۰ pages, il y a six occurrences du terme « masturbation». Il n ' est à aucun moment question « d ' encourager» les enfants à se masturber. En revanche, les auteurs du rapport rappellent qu ' une forme d ' autosexualité existe dès le plus jeune âge et qu ' il conviendrait d ' en informer les enfants qui en font la demande. Rappelons enfin que dans sa version en vigueur depuis ۲۰۰٤, le code de l ' éducation indique qu' « une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d ' au moins trois séances annuelles et par groupes d ' âge homogènes».Cinquième intox: le gouvernement voudrait interdire l ' enseignement à domicileHystérie, approximations, alerte permanente au«totalitarisme»et à la«dictature», les«anti - gender»instaurent un climat dans lequel il est difficile de distinguer le vrai au milieu des outrances. Dernier cas en date: la prétendue volonté du gouvernement d ' interdire l ' enseignement à domicile.« La théorie du gender sera imposée à tous, quitte à interdire l ' école à la maison»,pouvait - on lire sur des sites proches du mouvement. L ' information s ' est évidemment très vite répandue. Or, ici encore, on est dans la confusion complète et savamment entretenue. Les «anti» ne précisent en général jamais que le texte dont ils parlent n ' est pas un projet de loi, mais une proposition. En clair, il n ' émane pas du gouvernement, mais des parlementaires. Et, en l ' espèce, il ne vient pas de parlementaires de gauche supposés vendus au «gender», mais des sénateurs UMPHugues Portelli, Christian Cambon, Jacques Gautier, Hélène Masson - Maret, Michel Houel, Colette Mélot et Louis Pinton. Leur idée est de limiter les possibilités d ' enseignement à domicile pour éviter« une désocialisation volontaire, destinée à soumettre l ' enfant, particulièrement vulnérable, à un conditionnement psychique, idéologique ou religieux». Ils demandent qu'une scolarisation à domicile soit validée par un médecin agréé qui reconnaisse de réelles difficultés pour l'enfant à être scolarisé. Cette proposition n'est donc pas une mesure que le gouvernement s'apprêterait à prendre : il s'agit d'une initiative parlementaire, issue des rangs de l'opposition de droite au Sénat, et qui n'a que peu de chances de devenir réalité dans l'immédiat.