Le groupe s'appelle Double A. Mais dans l'Eure, à Alizay, il mériterait d'être renommé Double M, comme « double miracle ». Alors que l'industrie papetière française s'enfonce dans une crise profonde, que les usines spécialisées ferment les unes après les autres, cet industriel thaïlandais multiplie les coups de baguette magique en Normandie. Après avoir relancé, en juin, l'usine de papier pour photocopie d'Alizay, qui était fermée depuis plus d'un an, Double A a maintenant décidé de sortir du sommeil l'unité de pâte à papier attenante, arrêtée, elle, depuis mars 2009. Un accord en ce sens a été signé, mardi 17 décembre, par Double A et le département de l'Eure. Le groupe entend aussi construire sur place une centrale électrique fonctionnant à la biomasse. Au total, les nouveaux investissements pourraient atteindre 130 millions à 150 millions d'euros et créer 80 à 100 emplois, estiment les pouvoirs publics. D'ici à deux ans, l'une des plus grandes usines françaises de papier pourrait ainsi fonctionner de nouveau à 100 %. « C'est une très belle opération économique et sociale », se félicite Jean-Louis Destans, président (PS) du conseil général de l'Eure. En janvier, le département avait dépensé 22 millions d'euros pour prendre très provisoirement le contrôle du site d'Alizay, fermé en plusieurs étapes par son précédent propriétaire, le finlandais M-Real. L'usine de papier a alors été immédiatement revendue pour 18 millions d'euros à Double A, un papetier qui souhaitait, depuis des années, s'implanter en Europe. Depuis, ce repreneur a tenu ses engagements. Près de 150 personnes ont été embauchées, dont 80 % d'anciens employés, et les machines ont redémarré les unes après les autres. « La papeterie a retrouvé son rythme de pleine production en juin, et fabriqué du papier de qualité supérieure dès août », se réjouit Thirawit Leetavorn, le dirigeant thaïlandais à l'origine de ce réveil. « Avec quelques semaines d'avance, on a déjà réalisé toute la production prévue pour l'année », confirme un salarié. Sur le terrain commercial, Double A a commencé à se faire une place, notamment grâce à une série d'amusants films publicitaires. « Mais si nous vendions uniquement en France, où le marché est assez déprimé, cela ne suffirait pas, précise M. Leetavorn. Nous exportons aussi à Dubaï, en Europe de l'Est, en Afrique du Nord… » NOUVELLE CENTRALE ÉLECTRIQUE Cette première étape réussie, l'entreprise, toujours contrôlée par ses fondateurs, la famille Dumnernchanvanit, peut passer à la suivante : la relance de l'usine de pâte, dont la capacité pourrait être portée à 300 000 tonnes par an. Aujourd'hui, la papeterie utilise uniquement de la pâte importée de Thaïlande et du Brésil. « Produire la pâte sur place nous permettra, demain, d'obtenir une qualité de papier supérieure, tout en réduisant les coûts de logistique », assure M. Leetavorn. Mais, aux conditions actuelles, une usine française de pâte et de papier ne peut guère être rentable si elle ne valorise pas, en plus, ses déchets. C'est ce que Double A compte faire dans la nouvelle centrale électrique, qui brûlera le bois non utilisé et la « liqueur noire » issue de la fabrication de la pâte. Selon le schéma envisagé, 40 % de l'électricité ainsi produite serviront à faire tourner l'usine. Les 60 % restants seront revendus à EDF, un complément de revenu essentiel pour la viabilité du site. Double A a d'ores et déjà signé un accord avec le département de l'Eure pour récupérer la propriété de l'usine de pâte et des futurs terrains de la centrale électrique, pour 4 millions d'euros. L'objectif est de mettre l'unité de pâte en service au premier semestre 2015, et la centrale dans la foulée. Restera ensuite le plus ardu : gagner de l'argent. Ce que M-Real n'avait pas réussi à faire. Sur le sujet, M. Leetavorn se montre philosophe : « Pour la papeterie, nous avions prévu un retour assez rapide à la rentabilité. Avec les nouveaux investissements, cela prendra quelques années de plus. »