Le Saint-Père défend dans son message de début d'année 2014 ce vieux concept, pour lui indispensable à la survie de l'humanité. Fraternité. Le mot est usé, mais le Pape y croit. Il croit que la «fraternité» est non seulement possible, mais qu'elle est plus que jamais nécessaire pour sortir l'humanité de l'ornière de la haine. Il propose donc un toilettage complet du concept de fraternité et utilise son «message» pour la célébration de la Journée mondiale pour la paix, le 1er janvier prochain - publié en décembre par tous les papes récents - pour expliquer comment le renouveau de la «fraternité humaine» peut, à ses yeux, changer le cours du monde. «Sans voir et traiter toute personne comme une vraie sœur et un vrai frère, affirme François, il est impossible de construire une société juste et une paix solide et durable.» Dix pages denses, publiées jeudi, et rédigées de son style incisif et provoquant où le pape argentin commence par rappeler que la fraternité ne tombe pas du ciel, mais qu'elle «s'apprend» en famille, qui est la première «source de la fraternité», notion qui se transmet d'«un père et d'une mère». Redécouvrir la fraternité lui apparaît même urgent en raison de la tendance actuelle qui court à la «mondialisation de l'indifférence» où chacun «s'habitue à la souffrance» des autres. Il faut donc retrouver la «vocation» même de l'humanité: «Former une communauté de frères qui s'accueillent mutuellement.» Pour ce pape, la fraternité apparaît comme le destin essentiel de l'homme sur terre. Cette finalité bute toutefois sur de «graves lésions des droits humains fondamentaux», notamment «le droit à la vie» et «le droit à la liberté de religion». Ce qui engage des guerres armées et des «guerres moins visibles, mais pas moins cruelles, provoquant des combats dans le domaine économique et financier, avec des moyens de destruction de vies, de familles et d'entreprises». En cause, les «nouvelles idéologies» fondées sur «l'individualisme, l'égocentrisme (…) et la mentalité du “rebut”qui conduit au mépris et à l'abandon du plus faible ou de ceux qui sont considérés comme “inutiles”». Appel à la fraternité «entre les nations» D'où ce constat, fondateur de son argumentation: «Les éthiques contemporaines se révèlent incapables de produire des liens authentiques de fraternité, parce qu'une fraternité privée de référence à un Père commun, qui en constitue son fondement ultime, ne peut pas subsister. Une vraie fraternité exige une paternité transcendante.» Il explique alors que c'est «par le Christ» que les hommes peuvent «à nouveau» se reconnaître «comme frères, c'est-à-dire, fils d'un même Père». Avec cette conclusion: «En Christ, l'autre est accueilli et aimé comme fils ou fille de Dieu, comme frère et sœur, et non comme un étranger, encore moins comme un opposant ou un ennemi.» C'est «la raison pour laquelle nous ne pouvons rester indifférents devant le sort de nos frères». S'ensuit une série d'applications pratiques. La fraternité «entre les nations», qui ont un devoir de «solidarité» entre elles, «les plus riches devant aider les plus pauvres». La fraternité «pour lutter contre la pauvreté», en évitant «une inégalité excessive des revenus» et en favorisant «le détachement» et un «mode de vie sobre et essentiel» en vue de «partager ses propres richesses». Attitude non réservée aux religieux mais aussi «aux familles et aux citoyens responsables» pour qui «la relation fraternelle» constitue «le bien le plus précieux». Pour le pape argentin, en effet, «la succession des crises économiques devrait apporter une révision opportune des modèles de développement économiques et un changement dans le style de vie». La fraternité également contre les guerres armées. Il lance alors un «fort appel» à ceux qui «sèment la violence par les armes» et demande «la non-prolifération des armes, le désarmement de tous à commencer par les armes nucléaires et chimiques». Conscient que «les traités ne suffisent pas» à garantir la paix, il implore alors «une conversion des cœurs qui permettra à chacun de se reconnaître comme frère». Fraternité aussi dans les «bas-fonds» de la société, où «corruption, criminalité» et trafics de toutes sortes, «drogues, prostitution» sévissent. Fraternité, enfin, avec «la nature» de façon à ce que la production alimentaire «suffisante actuellement» nourrisse les millions de personnes qui meurent de faim. Verbatim: «Une conversion des coeurs» «La racine de la fraternité est contenue dans la paternité de Dieu. Il ne s'agit pas d'une paternité générique, indistincte et historiquement inefficace, mais de l'amour personnel, précis et extraordinairement concret de Dieu pour chaque homme. Une paternité, donc, efficacement génératrice de fraternité, parce que l'amour de Dieu, quand il est accueilli, devient le plus formidable agent de transformation de l'existence et des relations avec l'autre, ouvrant les hommes à la solidarité et à un partage qui fonctionne», écrit François dans son message d'une dizaine de pages publié jeudi. «Si nous constatons, d'un côté, la réduction de la pauvreté absolue, nous ne pouvons que reconnaître, de l'autre, une croissance grave de la pauvreté relative, c'est-à-dire des inégalités entre des personnes et des groupes qui vivent dans une même région ou dans un même contexte historico-culturel. En ce sens, des politiques efficaces sont utiles pour promouvoir le principe de la fraternité, en assurant aux personnes - qui sont égales en dignité et dans leurs droits fondamentaux - d'accéder au «capital», aux services, aux ressources éducatives, sanitaires, technologiques, afin que chacun puisse avoir l'opportunité d'exprimer et de réaliser son projet de vie et puisse développer sa personne en plénitude.» «Le nécessaire réalisme de la politique et de l'économie ne peut pas se réduire à un technicisme privé d'idéal qui ignorerait la dimension transcendante de l'homme. Sans cette ouverture, l'activité humaine s'appauvrit, la personne est réduite à un objet à exploiter. (…) Il faut une conversion des cœurs.»