C'est sous un ciel nuageux que les bureaux de vote ont ouvert à Kaboul samedi 5 avril pour l'élection présidentielle qui décidera du successeur d'Hamid Karzaï, à la tête du pays depuis 2002. Un dispositif exceptionnel de sécurité a été déployé dans la capitale afin de prévenir d'éventuelles attaques des insurgés talibans. A Kaboul comme dans le reste du pays, les électeurs ont commencé à braver la menace ambiante en se rendant dans les 6 400 bureaux de vote. La mort, vendredi, dans la province de Khost (Est) d'Anja Niedringhaus, photographe allemande reconnue travaillant pour l'agence Associated Press (AP), a confirmé les périls sécuritaires entourant le scrutin. Anja Niedringhaus a été tuée par un policier aux motivations obscures alors qu'elle se trouvait dans une voiture immobilisée dans une enceinte officielle fortifiée à la sortie de la ville de Khost. Kathy Gannon, de nationalité canadienne, autre « légende » d'AP sur le théâtre Afghanistan-Pakistan, a été blessée dans la même attaque mais ses jours ne sont pas en danger. HUIT HOMMES EN LICEL ' élection présidentielle de samedi est cruciale pour la stabilité de l ' Afghanistan à un moment charnière de son histoire, où les troupes de l ' OTAN se retirent du pays — le désengagement s ' achèvera fin ۲۰۱٤ — et transfèrent leurs missions de sécurité aux forces afghanes. Les résultats ne devraient pas être connus avant le ۲٤ avril. Dans l ' hypothèse — la plus vraisemblable — d ' un second tour, ce dernier pourrait êtreorganisé autour du ۲۸ mai. Mais le calendrier sera principalement conditionné par d ' éventuels contentieux autour de fraudes.Huit candidats sont en lice pour tenter de succéder à Hamid Karzaï, le président sortant, qui ne pouvait pas se représenter pour un troisième mandat. Trois figures se détachent.
  • Abdullah Abdullah(۵۳ ans), ex - lieutenant du commandant Massoud(le «Lion du Panchir»).
De père pachtoun et de mère tadjike, M. Abdullah est un médecin ophtalmologue ayant rejoint dans les années ۱۹۸۰ la résistance antisoviétique dans la vallée du Panchir aux côtés du commandant Massoud. Il exerçait les fonctions de secrétaire particulier, chargé des contacts extérieurs. Après la chute du régime taliban fin ۲۰۰۱, il a servi comme ministre des affaires étrangères de M. Karzaï(jusqu ' en ۲۰۰۵). Lors du scrutin présidentiel de ۲۰۰۹, il a réussi à mettre ce dernier en ballottage avant de renoncer àconcourir pour le second tour. Bien qu ' issu d ' une famille pachtoune - tadjike, il est associé par les Afghans à la communauté tadjike des Panchiris, ce qui limite son audience auprès des Pachtouns, le premier groupe ethnique d ' Afghanistan.
  • Ashraf Ghani(٦٤ ans), anthropologue de formation ayant fait sa carrière à la Banque mondiale.
Pachtoun issue du groupe Ahmadzaï(nomade kutchi), M. Ghani est un intellectuel brillant à la personnalité jugée parfois ombrageuse. Formé à l ' université américaine de Beyrouth — où il connut sa femme, libanaise — puis à l ' université de Colombia(Etats - Unis), il a travaillé dans les années ۱۹۹۰ à la Banque mondiale sur les problématiques du développement en Asie du Sud et Asie orientale. Ministre des finances de M. Karzaï(۲۰۰۲-۲۰۰٤), il s ' est séparé du chef de l ' Etat jusqu ' à le combattre lors du scrutin présidentiel de ۲۰۰۹. Pas rancunier, M. Karzaï lui a ensuite proposé de le rejoindre en prenant la tête de l ' organisme supervisant la transition des missions de sécurité des troupes de l ' OTAN vers l ' armée et la police afghanes.
  • Zalmaï Rassoul(۷۰ ans), ex - ministre des affaires étrangères de M. Karzaï dont il est très proche.
Issu du groupe pachtoun de souche royale des Mohamadzaï, M. Rassoul, formé au lycée francophone Istiqlal de Kaboul, a fait ses études de médecine en France où il est diplômé de néphrologie. Royaliste convaincu, il a longtemps vécu en Italie auprès de l ' ex - roi Zaher Shah en exil. Il fut l ' un des piliers de ce qu ' on appellait alors le « groupe de Rome», auquel Hamid Karzaï est également associé. Il joua d ' ailleurs un rôle essentiel dans la conquête et la consolidation du pouvoir d ' Hamid Karzaï après ۲۰۰۱. D ' abord ministre de l ' aviation civile, il devint conseiller pour les affaires de sécurité nationale puis ministre des affaires étrangères. Personnage de l ' ombre et effacé, il est peu connu du public afghan. On note peu de différences dans les programmes de ces trois principaux candidats. Ils ont tous été des ministres de Hamid Karzaï et sont issus du paysage politique post - taliban façonné par les fameux accords de Bonn conclus en décembre ۲۰۰۱. Tous trois sont favorables à la signature sans tarder de l ' accord bilatéral de sécurité entre Kaboul et Washington qui fixera les modalités d ' une force américaine résiduelle à partir de début ۲۰۱۵. M. Karzaï a jusqu ' à présent refusé de signer ce document sous divers prétextes, illustration de l ' inclination antiaméricaine de sa fin de règne.UN SCRUTINAUSSI TRANSPARENT QUE POSSIBLELa tenue de ce scrutin est jugée capitale pour la maturation des fragiles institutions démocratiques en Afghanistan. Depuis la chute du régime taliban fin ۲۰۰۱, précipitée par l ' intervention militaire d ' une coalition internationale dirigée par les Etats - Unis, c ' est la cinquième fois que les Afghans sont appelés aux urnes après deux scrutins législatifs(۲۰۰۵ et ۲۰۱۰) et deux présidentiels(۲۰۰٤, ۲۰۰۹) — ces derniers étant à chaque fois couplés avec des élections provinciales. Cette édition ۲۰۱٤ se déroulant toutefois sur fond de désengagement de l ' OTAN et d ' affaiblissement de la communauté internationale, elle met à l ' épreuve la capacité des Afghans à tenir un scrutin aussi transparent que possible. Contrairement aux exercices précédents, les Occidentaux ont en effet joué un rôle marginal dans l ' organisation technique du scrutin comme dans les combinaisons politiques entourant les candidats; une nouvelle donne qui illustre la réappropriation par les Afghans de l ' essentiel de leur souveraineté politique. Les Américains en particulier, qui se sont brûlés les doigts lors du scrutin de ۲۰۰۹ — leur intervention dans la controverse sur les fraudes électorales avait provoqué leur rupture avec Hamid Karzaï — brillent cette fois par leur discrétion.UNE TRANSITION INÉDITEA l ' échelle de l ' histoire longue, le scrutin de samedi constitue surtout un précédent. Si aucun accident ne vient faire dérailler in extremis le processus, il s ' agira de la première transition démocratique en Afghanistan d ' un chef d ' Etat à un autre. Depuis la fin de la monarchie, en ۱۹۷۳, la chronique politique afghane n ' avait été rythmée que par des prises de pouvoir par la force: coup d ' Etat communiste(۱۹۷۸) préludant à l ' invasion soviétique(۱۹۷۹); conquête militaire de Kaboul par les moudjahidin formés dans le djihad anti - Moscou(۱۹۹۲); conquête militaire de Kaboul par les talibans(۱۹۹٦); puis renversement du régime taliban du mollah Omar par l ' intervention militaire occidentale en réponse aux attentats du ۱۱ septembre ۲۰۰۱. Le scénario qui se profile cette fois est bien différent. Hamid Karzaï remettra constitutionnellement les clés du palais présidentiel à son successeur élu. L ' événement est d ' envergure. Cette transition inédite s ' annonce toutefois grevée d ' aléas et de périls. Trois incertitudes dominent. La première tient dans la menace proférée par l ' insurrection des talibans de déstabiliser le processus électoral.DES ATTAQUES MEURTRIÈRESLes attentats d ' insurgés ont été particulièrement meurtriers ces dernières semaines, frappant des cibles symboliques à Kaboul. L ' impact médiatique de ces attaques semble soigneusement recherché dans le cadre de la guerre psychologique menée par la rébellion. Vendredi ٤ avril, une photographe allemande de l ' agence de presse américaine Associated Press(AP) a ainsi été tuée dans l ' est du pays. Elle était accompagnée d ' une journaliste canadienne qui a, elle, été blessée. Le succès de cette stratégie de la violence des talibans se mesurera au degré de mobilisation électorale de la population samedi. La deuxième incertitude a trait à l ' ampleur des fraudes risquant de polluer la consultation. Les dirigeants des deux structures de supervision — la Commission électorale indépendante et la Commission des plaintes — ont été nommés par M. Karzaï lui - même; ce qui jette une ombre sur leur réelle indépendance. Un autre fait troublant suscite l ' inquiétude: ۲۰,۵ millions de cartes d ' électeur ont été émises alors que le corps électoral est évalué à ۱۳ millions de personnes! Cela signifie que ۷,۵ millions de documents falsifiés circulent. Si le danger de fraudes n ' est pas désamorcé, la transition politique est menacée.«Des fraudes massives ne seraient pas acceptées par le peuple afghan», a averti Abdullah Abdullah, l ' un des candidats de l ' opposition à M. Karzaï, sans trop s ' appesantir sur les risques de violences qui pourraient en découler.L ' INFLUENCE DU PRÉSIDENT SORTANT Enfin, une interrogation demeure : quelle sera la réalité de la retraite politique de M. Karzaï ? Si le président sortant s'apprête à quitter formellement le pouvoir, le Tout-Kaboul bruisse déjà de rumeurs quant à son intention de continuer à exercer une influence déterminante en coulisse. On lui prête en particulier le plan de s'arroger le statut de mentor de facto du prochain président. Le fait qu'il se fasse aménager une belle résidence voisine du palais présidentiel — dotée d'une porte communicante — serait l'illustration de cette ambition. Mais la réussite de son projet dépendra bien sûr de la personnalité de son successeur. Le candidat dont il est le plus proche est Zalmaï Rassoul, fidèle lieutenant qui l'avait aidé en 2001-2002 lors de son accès au pouvoir. Durant la campagne, la mobilisation de certains pans de l'appareil d'Etat en sa faveur a prouvé qu'il était bien le favori du président sortant. Mais la campagne, moyenne, qu'il a menée fait douter de sa capacité à s'imposer dans les urnes. Aussi M. Karzaï pourrait-il devoir « cohabiter » avec un successeur qui n'est pas forcément de son goût. Là, tout autant que dans les risques liés à l'organisation du scrutin, réside l'inconnue de la transition afghane…