Pour la première fois, la police française finance des limiers sud - américains pour couper d ' emblée les routes de la drogue.

Face à l ' avalanche de cocaïne qui déferle sur l ' Europe, les autorités françaises ont décidé d ' exporter la lutte contre les narcos jusqu ' en Amérique du Sud, pour tenter de couper les trafics à la racine. Selon nos informations, la Direction générale de la police nationale a débloqué, dans la plus grande discrétion, une somme de ۱۱۰.۰۰۰ € pour financer une inédite «équipe dédiée» de limiers colombiens, basés dans une enceinte protégée de Bogotá et engagés dans la lutte contre les puissants gangs qui gangrènent le pays. L ' idée des Français est d ' améliorer le quotidien de leurs homologues sud - américains, en leur procurant notamment de nouvelles voitures ainsi que des moyens spéciaux pour faciliter l ' accomplissement de leur mission. Après avoir injecté une somme de lancement, le budget annuel de fonctionnement de cette task force antidrogue est d ' environ ۷۰ ۰۰۰ €. Pour Paris, cette initiative est une première du genre et un test grandeur nature susceptible d ' être reproduit dans d ' autres contrées en cas de succès. La dizaine d ' hommes expérimentés concernés émargent tous à la «Dijin» locale, la «Direction de la PJ - Interpol», et la plupart ne parlent pas français. Tous sont placés sous la houlette de deux officiers de liaison de la Direction de la coopération internationale(DCI) et du commissaire divisionnaire Michel Zueras, un ancien expert de la lutte antiterroriste en Corse et dans le Pays basque, désormais en poste d ' attaché de sécurité intérieure à Bogotá. «Avec ۱٤۵۰۰ homicides par an, soit environ une quarantaine par jour dont cinq en moyenne pour la seule ville de Cali, la Colombie est le pays le plus ouvert à la coopération internationale, car ses dirigeants veulent sortir du marasme en élevant le niveau de sécurité et attirer des capitaux étrangers, confie Michel Zueras. Même si les cartels ont été démantelés à partir de la mort dePablo Escobar, en ۱۹۹۳, deux bandes criminelles très actives, les Urabenos et les Rastrojos, comptent encore des milliers d ' hommes dans leurs rangs, dont une kyrielle d ' ex - paramilitaires. Pour tenter de les démanteler et mieux travailler sur les producteurs colombiens, péruviens ou boliviens, il fallait tisser de nouvelles relations opérationnelles. Jusqu ' à une période récente, il n ' y avait guère, hormis les circuits d ' Interpol, de vraies passerelles policières entre Paris et Bogotá.»

۲, ٦ tonnes de cocaïne interceptées dans un entrepôt en octobre

Sous le slogan «Pour un monde sans drogue», qui tient de lieu de feuille de route au présidentJuan Manuel Santos, les policiers de la Dijin financés par la France profitent de leur fine connaissance des trafiquants pour établir avec qui ils travaillent, tenter d'identifier intermédiaires et émissaires au sein de tentaculaires circuits d'export. «Les agents de l'équipe colombienne dédiée ont une doctrine d'emploi et travaillent avant tout sur les réseaux susceptibles de se déporter vers l'Afrique de l'Ouest et vers l'Europe, précise le commissaire divisionnaire Patrick Laberche, numéro deux de l'Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (OCRTIS).Quand nos services ont un ou plusieurs suspects dans le collimateur en France, l'information peut être transmise via des canaux sécurisés pour valider des liens éventuels avec des protagonistes sud-américains. Nous disposons ainsi d'une vision plus globale de la chaîne criminelle, de bout en bout.» Grâce à leur savoir-faire, les limiers colombiens travaillant sous pavillon tricolore ont signé leur premier coup d'éclat en interceptant, grâce à un «tuyau» obtenu en octobre dernier, 2,6 tonnes de cocaïne quasiment pure dans un entrepôt de Bogotá. En théorie, la poudre aurait ensuite pu partir en mer, de Santa Marta, dans le nord du pays, pour rejoindre le Portugal, la France et les Pays-Bas. La valeur marchande de cette saisie record, la plus grosse réalisée depuis huit ans dans l'agglomération de la capitale colombienne, frise la barre des 80 millions d'euros. Autant dire que le retour sur investissement de cette récente unité est plus que positif. Si l'essai est transformé dans les prochains mois, la France n'exclut pas de monter un projet similaire au Pérou, où l'activité criminelle a dépassé la cote d'alerte.