La pression des filières d'immigration clandestine à destination de la France n'a jamais été aussi forte. Un bilan porté à la connaissance du Figaro révèle que pas moins de 201 structures criminelles ont été démantelées en 2013 sur l'ensemble du territoire par la police aux frontières (PAF), dont 31 d'envergure internationale mises au jour par l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi d'étrangers sans titre (Ocriest). Soit un réseau mis à jour tous les quinze jours! Plus que jamais l'Hexagone fait figure d'eldorado pour des cohortes de candidats à l'exil venus de l'autre bout de la planète. À elle seule, cette unité d'investigation judiciaire, lancée par le célèbre Robert Broussard en 1996 quand Jean-Pierre Chevènement était à l'Intérieur, a procédé à quelque 350 des 1290 interpellations d'organisateurs, de passeurs, de financiers, de logeurs et de fournisseurs de faux papiers. «Comme les routes de la drogue ou des armes, celles par où transitent les clandestins sont très mouvantes et se dessinent en fonction des contextes géopolitiques en pleine évolution», rappelle le commissaire divisionnaire Julien Gentile, patron de l'Ocriest. Alors que l'afflux de réfugiés afghans ou irako-kurdes fuyant la guerre la dernière décennie semble se tarir, le puissant souffle du printemps arabe a poussé vers notre territoire national des centaines de Tunisiens, de Syriens et de Libyens qui, moyennant 2000 à 3000 euros, selon la police, passent en voiture ou par camions par la Turquie, les Balkans, la Grèce ou l'Italie. Désormais, ils représentent près d'un tiers des clandestins interpellés par les forces de l'ordre. Structures titanesques Selon nos informations, 2298 Tunisiens ont été ainsi appréhendés l'année dernière alors qu'ils franchissaient la frontière depuis l'Italie. «En marge de ce phénomène nouveau, nous sommes confrontés à des organisations criminelles asiatiques de plus en plus structurées, comptant plus d'une vingtaine d'animateurs qui se repassent les migrants comme de la marchandise sur plus de 15.000 km et parfois une dizaine de fuseaux horaires», explique-t-on à l'Ocriest. Plus la destination est lointaine, plus le réseau est complexe, faisant transiter leur «cheptel» par avion jusqu'au Sri Lanka, puis vers l'Afrique, où les clandestins sont «stockés» comme une vulgaire marchandise en attente au Togo ou au Bénin, sachant que tous les moyens sont ensuite bons pour débarquer dans l'espace Schengen. Actuellement, les Chinois déboursent jusqu'à 20.000 ou 30.000 euros pour un voyage vers Paris. La facture peut s'envoler à plus de 60.000 euros pour une prise en charge personnalisée «VIP», où le clandestin bénéficie d'un accompagnateur, de faux passeports de qualité exceptionnelle et de la garantie d'arriver à destination quitte à s'y prendre à plusieurs reprises… «L'argent, consigné sur un compte, est débloqué par le clandestin qui envoie des messages à sa famille pour passer des ordres de virement à mesure qu'il passe les frontières et progresse vers son terminus, confie un officier spécialisé. En cas d'interpellation, les migrants n'ont donc pas un sou sur eux et les passeurs n'hésitent pas à se faire passer pour des humanitaires ou des gens qui rendent services à des membres de leur communauté…» Les filières africaines, plus artisanales et souvent animées par des escrocs, continuent quand à elles d'employer les modes opératoires les plus baroques, à l'image de l'emblématique affaire «Papa Wemba», où des Congolais, sous couvert d'associations culturelles parfaitement bidon, ont fait transiter vers la France des orchestres folkloriques formés de «musiciens» voyageant sans instrument et de chanteurs incapables de fredonner la moindre note. En général, plus de six mois d'inves­tigations, fondés sur de précieux «tuyaux», sont nécessaires avant de démanteler ces structures titanesques. Au gré des enquêtes, les policiers font appel à quelque 200 interprètes parlant le wolof, le mandarin, le wenzhou, l'hindi, l'arabe, le panjabi ou encore le russe, transformant le siège de l'Ocriest, à Lognes (Seine-et-Marne), en une improbable tour de Babel pour procéder aux écoutes et aux auditions. Face au spectre grandissant de cette incontrôlable déferlante, l'Office de lutte contre les filières clandestines a triplé ses effectifs en quinze ans pour mobiliser désormais 120 enquêteurs, appuyés dans les régions par 500 agents spécialisés de la PAF. «Les gains empochés par le trafic planétaire d'êtres humains sont colossaux, sachant que l'ONU les situe désormais au troisième rang, après celui de la drogue et des armes.» Chaque trajectoire de clandestin raconte les conditions de vie souvent indignes des migrants qui voyagent dans des fourgons frigorifiques, des camions-citernes ayant transporté du sable ou du maïs, voire des convois à bestiaux pour déjouer les contrôles de CO2 et les battements cardiaques. Les gains empochés par le trafic planétaire d'êtres humains sont colossaux, sachant que l'ONU les situe désormais au troisième rang, après celui de la drogue et des armes. Lors des perquisitions menées à travers le pays en 2013, les policiers ont saisi 5,2 millions d'euros d'avoirs criminels, essentiellement des maisons et des appartements achetés avec l'argent sale. Les «cerveaux» confondus encourent quant à eux dix ans d'emprisonnement. Désormais, les policiers se disent préoccupés par l'explosion des trafics de papiers. Sachant que les illégaux installés en région parisienne n'hésitent plus à se procurer, pour la modique somme de 100 euros dans le quartier de Barbès, des «kits» de faux justificatifs (acte de naissance, fausse quittance de loyers, de facture EDF…) permettant de se faire délivrer passeports et cartes d'identité, les policiers ont ainsi interpellé 190 faussaires l'année dernière. Des «artistes» du dossier bidon capables de confectionner des statuts sur mesure de réfugiés politiques plus vrais que nature. Ou des passeports biométriques qui sortent tout droit d'officines clandestines thaïlandaises ou pakistanaises. Et que l'on disait pourtant infalsifiables. «Look alike»: une fraude redoutable C'est l'un des plus redoutables stratagèmes des filières criminelles d'immigration. «Connu par la police comme technique dite du “look alike”, il consiste à jouer sur la difficulté qu'auraient les Occidentaux de reconnaître avec précision les traits de ressortissants originaires d'Afrique ou d'Asie», décrypte un policier. Le principe est simple: des membres de la communauté installés en France prêtent chacun leur passeport à un compatriote «passeur». Lesté de six ou sept sésames, ce dernier se rend à Pékin, Dakar ou Abidjan pour le «louer» à des clandestins ressemblant à la photographie d'identité et qui paieront jusqu'à 2000 euros pour faire le voyage. «Dans les aéroports étrangers d'où partent les adeptes du “look alike” ou au terminus à Roissy, des agents sont formés pour tenter de repérer la supercherie, confie-t-on à la PAF. Lors de contrôles ciblés, nous parvenons parfois à démasquer des voyageurs débarquant avec un passeport français mais qui ne parlent pas un mot de notre langue. Ou ceux qui sont incapables de localiser Lille ou Marseille sur une carte…» Dans ces cas-là, le vrai propriétaire du passeport est poursuivi pour aide à l'entrée et au séjour irrégulier d'étrangers, tandis que le détenteur du papier est pour sa part reconduit dans son pays d'origine. Le tout aux frais de la compagnie aérienne qui l'avait pris en charge à l'aller qui et aurait dû s'assurer de la conformité de ses papiers.